Essais

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Michel de Montaigne

Éléments sur sa vie et sa
carrière

 

Michel Eyquem, dit Michel de Montaigne, naît en 1533 dans une famille de noblesse récente. Son père, qui avait
embrassé la carrière militaire, était devenu maire de Bordeaux. Celui-ci a une
grande influence sur son fils, qu’il fait élever selon des méthodes pédagogiques libérales, avec le latin pour langue maternelle. Le choix du futur écrivain d’écrire
en français ses Essais, à une époque
où les ouvrages scientifiques et philosophiques paraissent en latin, sera
d’autant plus remarquable. L’enfant
étudie dès six ans au collège de Guyenne
à Bordeaux avant de prendre des cours de droit à Paris ou Toulouse. Il
deviendra ensuite conseiller à la
cour des aides de Périgueux puis au parlement
de Bordeaux
.

Alors qu’il a vingt-cinq ans, la rencontre d’Étienne de la Boétie, son collègue au
Parlement de bordeaux, sera peut-être la plus marquante de sa vie. Ce penseur
précoce, qui était son aîné de trois ans, fut peut-être un guide spirituel pour
le jeune homme, avant de mourir en 1563. Le premier texte connu de la main de
Montaigne est d’ailleurs une lettre à son père sur la mort de cet ami. Montaigne
se marie en 1565 avec la fille d’un parlementaire bordelais, puis en 1568, à la mort de son père, en même temps qu’il hérite de son patrimoine et
de son nom, il se trouve libéré de la dépendance matérielle et morale qui le
liait à lui. En 1571, il démissionne de sa charge pour se
consacrer à la lecture et l’écriture, se retirant souvent dans la « librairie » de la tour de son château, pleine d’ouvrages
classiques, aux poutres gravées de maximes d’auteurs anciens, pour dicter ses
réflexions ou écrire lui-même. Il n’en reste pas moins un gentilhomme
catholique intervenant dans la vie publique, notamment au cours de plusieurs
épisodes militaires ou politiques des guerres de religion.

Il publie la première édition des Essais à Bordeaux en 1580 puis
part pour un long voyage à travers
la Suisse et l’Allemagne jusqu’en Italie.
Ce véritable pèlerinage humaniste,
pendant lequel il se renseigne sur la situation religieuse des pays protestants
ou de confession mixte qu’il traverse, prend pour prétexte la « maladie de la pierre » dont
souffre l’écrivain depuis deux ans, qu’étaient censées soulager les eaux thermales
de ces pays.

À son retour en France en 1581, Montaigne se
retrouve maire de Bordeaux : il
a été élu pendant son absence et sera réélu deux ans plus tard. Il assumera
scrupuleusement sa charge et servira notamment de médiateur entre Henri III et Henri de Navarre. Il publie en 1588 une deuxième édition de ses Essais, à laquelle il s’est consacré les deux années
précédentes, et fait cette année-là, à Paris, la connaissance de Marie de Gournay, cette « fille
d’alliance » qui aura un rôle capital dans l’édition et la diffusion des Essais après la mort de Montaigne, qui survient en 1592 dans son château, alors que l’écrivain a cinquante-neuf ans.

 

Les Essais

 

Les éditions modernes des Essais se fondent sur l’édition
de 1588
, qui venait apporter un troisième livre et plus de six cents
additions aux deux premiers, et dont Montaigne a continué de couvrir les marges – on compte un
millier d’ajouts – pendant les quatre dernières années de sa vie. À partir de
1595 Marie de Gournay commencera à publier des éditions non fidèles à ce
manuscrit.

Cette œuvre composée de cent sept chapitres est remarquable
par son ouverture, à tous égards, et
d’abord parce qu’elle reste inachevée :
si Montaigne l’a inlassablement reprise jusqu’à sa mort, c’est qu’il s’agit
d’une enquête sur lui-même, et
qu’étant indéfinissable, elle ne pouvait aboutir à une définition capable de le
circonscrire entièrement. Le titre bien compris explicite suffisamment le
projet de Montaigne : il s’« essaie »,
il s’examine, il se met à l’épreuve, il s’exerce. Et plus précisément, c’est
son jugement qu’il met à l’épreuve,
mais jamais pour atteindre une vérité. L’auteur se pose en témoin subjectif, égrenant des opinions
personnelles
. Et pour se mettre à l’épreuve, tout sujet est bon et tout
autre auteur ou tout personnage, via des citations ou des exempla, intervient dans le texte pour offrir une nécessaire altérité.

Les citations
nombreuses
constituent en effet un réservoir inépuisable pour démarrer et
nourrir les méditations. Montaigne parle de ses Essais comme d’un « livre
né des livres, écrit en marge d’autres livres 
». Le dialogue avec d’autres auteurs permet
un choc des opinions, dynamise la réflexion,
la citation, en même temps qu’elle modifie, se trouvant sans cesse modifiée.
Tout un jeu d’altérité et de miroirs se forme donc que résume une formule bien
connue des Essais : « Les autres forment l’homme ; je le
récite 
». Il s’agit donc de se délimiter dans la pluralité des autres.
Montaigne dit encore : « Je
n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait 
», pour traduire ce
projet de se connaître à fond que met en œuvre l’auteur quand il écrit « à sauts et à gambades », selon un désordre apparent, formant une « marqueterie mal jointe » qui
traduit en réalité le mouvement de la
pensée
et se fait gage de la « bonne
foy 
» de Montaigne. Il parle encore d’un esprit laissé « en
pleine oisiveté », et enregistrant des « chimères et monstres
fantasques », c’est-à-dire des choses étrangères qui sont en lui et qu’il
s’agit de dévoiler avec la plus grande lucidité possible. Quant aux exempla,
ils offrent la possibilité de s’incarner
autrement
, d’expérimenter différemment en se mettant dans la peau de tel
personnage, sujet de l’anecdote racontée.

Le monde ne cesse ne surgir dans cette œuvre qui
veut se faire l’écho de toutes les dimensions de l’homme. Et l’auteur se montre
réagissant à ce monde. Il parle ainsi des violences
du colonialisme naissant, de la
barbarie des conquistadors, de l’amour,
de la sexualité et des expériences
qu’il en a fait, de la légitimité du suicide, de l’art des médecins qu’il
vilipende. Il dénonce la bêtise, le fanatisme et la cruauté sous toutes leurs formes. Pour ce faire il oscille entre l’anecdote et l’essai philosophique, l’inspiration stoïcienne et la veine sceptique.
Plus précisément, on parle du pyrrhonisme
probabiliste
de Montaigne, qui évite le scepticisme négatif comme le
dogmatisme, puisqu’il s’agit pour l’auteur de se délivrer de toute illusion
au gré d’une recherche perpétuelle, relativiste, qui ne fixe aucune
doctrine, aucun système, et n’avance que par acquis provisoires.

Le projet de Montaigne s’inscrit à la suite de Sénèque (Lettres à Lucilius) et de Plutarque
(Œuvres morales), ses deux plus
grands inspirateurs. La forme des Essais
a également pu être influencée par ces recueils d’exemples, de citations, de
réflexions personnelles ou empruntées, alors à la mode au XVIe
siècle, qu’on appelait hypomnèmata, ou par ces recueils de leçons de grands auteurs
tels que les Adages et Apophtegmes d’Érasme,
qui réunissaient anecdotes et sentences. Montaigne y a d’ailleurs beaucoup
pioché car les matériaux qu’il utilise ne sont pas toujours de première main.
Il greffe cependant sur cette matière sa pente à l’analyse critique. Il emprunte également à toutes les autorités traditionnelles de l’humanisme,
aux historiens comme aux poètes, au gré des irruptions d’un intertexte
omniprésent, en français ou en
latin, en prose ou en vers.

On parle d’« allongeails » pour évoquer les très nombreux ajouts que n’a cessé
de faire Montaigne à son œuvre. Leur évolution traduit une volonté de se
dévoiler toujours plus, de déchiffrer
davantage encore des non-dits.
Montaigne disait « J’ajoute, mais
je ne corrige pas
 », car ces strates
d’écrit forment une image fidèle de
l’individu et de son évolution : il ne s’agit pas de se dédire, mais de se
révéler au présent ainsi qu’au passé. L’œuvre fragmentée et inachevée dit l’impossibilité
de se constituer en être stable, s’élève contre
l’illusion d’un moi
entièrement saisissable
en révélant la mosaïque du
« je »
. Mais cette écriture du moi dépasse bien sûr l’auteur de
toutes parts dans le sens où « chaque
homme porte la forme entière de l’humaine condition
 » comme il le dit.

L’œuvre est inachevée de plusieurs façons. En
effet, si Montaigne multiplie les apostrophes,
les exhortations faites au lecteur,
c’est pour que celui-ci participe à la réflexion, mène l’enquête à son tour et
parachève le message d’une œuvre
toujours ouverte
. On a fait un lien entre la façon de procéder de
Montaigne, rappelant l’épochè, la suspension du jugement
pyrrhonienne, et sa carrière juridique. À la Chambre des enquêtes du parlement de Bordeaux, il était en effet
chargé d’examiner les témoignages et de fournir des rapports résumant les
arguments des parties opposées en vue d’un verdict. De même dans les Essais, c’est le lecteur qui aura le « dernier
mot », du moins le prochain, qui rendra un verdict, toujours provisoire,
en exerçant à son tour son jugement. Écrivant ses Essais, Montaigne avait sans doute en tête deux lecteurs privilégiés, avec qui il poursuivait une conversation
au-delà de la mort : ce « si
bon père » qui l’avait quitté,
et La Boétie, dont le Discours de la servitude volontaire
devait figurer au centre des Essais,
avant que les protestants n’en fassent un usage tendancieux.

Montaigne a été vu comme un conservateur ou un révolutionnaire
selon ses lecteurs, car s’il relève l’arbitraire,
la contingence des lois et des coutumes,
seul le consensus de la communauté comptant observe-t-il, il pose la fonction régulatrice et stabilisante des
lois
, indispensables à la paix sociale. On l’a aussi pris, tour à tour,
pour un croyant sceptique, voire un incroyant,
ou un catholique fervent. Mais
Montaigne, en réalité, s’il se permet la critique des raisons de croire, essaie
surtout de comprendre le besoin de Dieu,
il n’invalide pas la foi. Il se fait l’écho d’un fidéisme qui pose les dogmes en dehors du terrain de
l’investigation critique. Son point de vue est pragmatique : il s’agit
pour chacun de suivre la religion dans laquelle il est né, tout comme chacun
doit suivre les lois de son pays. C’est aussi pour cela que les Essais forment un des plus puissants et
célébrés porte-voix de l’humanisme, par
la tolérance et l’ouverture d’esprit constantes dont fait
preuve leur auteur.

 

 

« Ce que nous appellons
ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accoinctances et familiaritez
nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames
s’entretiennent. En l’amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent
l’une en l’autre, d’un melange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent
plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l’aymois
[Étienne de La Boétie], je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant
: Par ce que c’estoit luy ; par ce que c’estoit moy. »

« Ce que nous appelons
ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités
nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes
s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle elles se mêlent et confondent
l’une à l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent
plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais
[Étienne de La Boétie], je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en
répondant : “Parce que c’était lui ; parce que c’était moi.” »

 

Michel de Montaigne,
Essais, Livre I,
chapitre XXVIII,
« De l’Amitié »

 

« C’est un usage de
nostre justice, d’en condamner aucuns pour l’advertissement des autres. De les
condamner par ce qu’ils ont failly, ce seroit bestise, comme dict Platon. Car,
ce qui est faict, ne se peut deffaire ; mais c’est affin qu’ils ne faillent
plus de mesmes, ou qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy
qu’on pend, on corrige les autres par luy. »

 

Michel de
Montaigne, Essais, Livre III,
chapitre VIII,
« De l’art de conférer »

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