J'accuse

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Résumé

C’est dans un climat social antisémite ques’est produite l’affaire Dreyfus, qui polarisera la France de la fin du XIXesiècle. Le 15 octobre 1894, le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus est arrêtéen tant qu’espion à la solde des services secrets allemands, sur la base d’un« bordereau » retrouvé à l’ambassade germanique divulguant dessecrets militaires français. Même si le capitaine clame son innocence et quedes graphologues divergent sur l’identification de l’auteur du document,Dreyfus est condamné à la déportation perpétuelle et à la dégradation.

L’implication de l’écrivain Émile Zola se feragraduellement : il rédige tout d’abord, le 16 mais 1896, un article publiédans le quotidien Le Figaro dénonçantles commentaires antijuifs qui pleuvent sur le capitaine depuis deux ans.Pendant ce temps, le nouveau chef des services secrets, le lieutenant-colonel GeorgesPicquart, identifie le véritable auteur du bordereau en la personne ducommandant Ferdinand Walsin Esterhazy. Le 11 janvier 1898, ce dernier seraacquitté suite à une instruction judiciaire initiée par Mathieu Dreyfus, lefrère du capitaine, et le 13 janvier, Zola publie une lettre ouverte auprésident de l’époque Félix Faure intitulée « J’accuse », dans unnuméro spécial du quotidien L’Aurore impriméà 300 000 exemplaires. Il y met en cause plusieurs militaires de haut rangqu’il nomme personnellement. Le procès en diffamation qui s’ensuit contre Zola etqu’il anticipait au moment de la publication permettra de rouvrir légalement ledossier Dreyfus.

 

Émile Zola entame la longue missive qu’iladresse au président Faure par l’expression d’une inquiétude concernant lesréputations du président et de la France, dont les valeurs de « travail,de vérité et de liberté » seront ternies par l’injustice criante inhérenteà l’affaire Dreyfus : « la France a sur la joue cette souillure,l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a puêtre commis. » Zola présuppose que Faure ignore certains faits relatifs àcette affaire, propres à démontrer l’innocence de Dreyfus, et entreprend de leslui exposer, tout en accusant certains dirigeants militaires.

Selon l’auteur, la condamnation de Dreyfusrésulte d’une sourde machination ourdie par le lieutenant-colonel du Paty deClam qui était « chargé d’instruire l’affaire Dreyfus comme officierjudiciaire » et qui est pour Zola « le premier coupable del’effroyable erreur judiciaire qui a été commise ». Il serait donc lecerveau derrière les pièges tendus à Dreyfus, puisqu’il exerce selon Zola unénorme ascendant sur plusieurs acteurs clés du procès : le ministre de laGuerre, le général Mercier ; le chef de l’état-major, le général deBoisdeffre, et le sous-chef d’état-major, le général Gonse. Leurs accusationsreposent sur l’existence d’un bordereau qui « était depuis quelque tempsdéjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau desrenseignements ». Sur l’hypothèse erronée que l’auteur du bordereau nepouvait être qu’un officier de l’artillerie, du Paty de Clam monte uneaccusation contre Dreyfus et fait tout son possible pour le faire passer auxaveux. Dreyfus est arrêté et du Paty du Clam intimide l’épouse de Dreyfus. Lejugement de Dreyfus par un conseil de guerre, à huis clos, permet nombre despéculations sur la gravité du crime commis qui sont relayées au public quis’indigne et « applaudira à la dégradation publique, […] voudra que lecoupable reste sur son rocher d’infamie, dévoré par le remords. »

Zola s’indigne de l’infantilisme du processusd’accusation qui s’appuie sur un document qu’il qualifie d’escroquerie,« car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sansvaleur », et qui prend de l’ampleur en raison des limitationsintellectuelles de Mercier, des préjugés religieux de Boisdeffre et de lanégligence de Gonse, qui une fois qu’ils ont donné leur approbation à ladécision de du Paty du Clam, ne peuvent plus reculer, en raison notamment de« l’esprit de corps » propre à l’armée. C’est ce que révèle l’examenen détail de l’acte d’accusation. Zola fulmine : « le néant de cetacte d’accusation ! Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’estun prodige d’iniquité ! ». Les chefs d’accusation contre Dreyfusn’ont aucune consistance : il est polyglotte, il est industrieux, il est retournéen Allemagne où il est né. Zola n’identifie qu’une seule preuve valable, lefameux bordereau, qui ne divulgue aucun secret d’État : « une pièceridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et oùil est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant », et dont lecontenu ne pourrait pas déclencher de conflit. L’affaire Dreyfus est donc uneerreur judiciaire et Dreyfus est « une victime des extraordinairesimaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait,de la chasse aux “sales juifs”, qui déshonore notre époque », écrit Zola.

Au cours des trois années qui vont suivre, lesdoutes se multiplient quant à la culpabilité de Dreyfus. Les recherches menéespar M. Scheurer-Kestner le convainquent peu à peu de l’innocence de Dreyfus.Quant au lieutenant-colonel Georges Picquart, qui succède au colonel Sandherr,il tombe sur un télégramme écrit par « un agent d’une puissanceétrangère » au commandant Esterhazy. Picquart partage ses soupçons avec deBoisdeffre, Gonse et le général Billot, le nouveau ministre de la Guerre.Malgré la conviction de Gonse qu’Esterhazy était le traître recherché et lacertitude partagée par de Boisdeffre et Billot, sur la base des preuvesapportées par Picquart, que le bordereau utilisé comme preuve contre Dreyfusavait été rédigé en fait par Esterhazy, l’état-major refuse de condamner cedernier puisque cela innocenterait automatiquement Dreyfus.

Lorsqu’il est informé des faits pour lapremière fois, le général Billot, qui vient tout juste d’entrer en fonctioncomme ministre de la Guerre, a toute la liberté de faire la vérité sur cetteaffaire mais c’est à « l’intérêt militaire » qu’il accorde lapriorité, malgré les supplications de Picquart et les injonctions de Scheurer-Kestner.Son inaction le rend extrêmement coupable aux yeux de Zola, encore plus que de Boisdeffreet Gonse, qui sont en possession de ces faits depuis 1897 et les dissimulentsans que cela ne trouble leur conscience. Picquart est éloigné du centrepolitique français, même si les relations entre lui et l’état-major restentcordiales, car « il est des secrets qu’il ne fait pas bon avoirsurpris. »

Pendant ce temps, à Paris, Mathieu Dreyfusdénonce le commandant Esterhazy tandis que Scheurer-Kestner va « déposerentre les mains du garde des Sceaux, une demande en révision du procès. »L’affolement initial d’Esterhazy s’apaise, d’après des témoins anonymes, suite àla réception d’une lettre anonyme et à la visite « d’une dame mystérieuse[qui] s’était même dérangée de nuit pour lui remettre une pièce volée à l’état-major,qui devait le sauver. » Pour Zola, toutes ces manigances indiquentl’implication de du Paty du Clam, car « son œuvre, la culpabilité deDreyfus, était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre », etla lâcheté de l’état-major « qui ne veut pas avouer son crime, dontl’abomination grandit d’heure en heure. » Pour cette raison, Esterhazybénéficie de la protection de du Paty du Clam ainsi que du soutien de Gonse, deBoisdreffre et Billot qui ne peuvent pas laisser l’opprobre public frapper leministère si la vérité venait à être connue. Picquart, « seul à faire sondevoir », devient alors la cible de calomnies : « on va jusqu’àdire que c’est lui le faussaire, qu’il a fabriqué la carte-télégramme pourperdre Esterhazy. » Zola remet en cause cette accusation étant donné quePicquart, lui-même antisémite, n’a aucun intérêt personnel à établir un faux.Au sortir de l’enquête menée par le commandant Ravary et le général Pellieux,Esterhazy est innocenté, Picquart est mis en accusation et un conseil de guerreest convoqué. Il y a là un conflit d’intérêt puisque, comme l’explique Zola,« Comment a-t-on pu espérer qu’un conseil de guerre déferait ce qu’unconseil de guerre avait fait ? ». Le fonctionnement même de l’armée,fondé sur les notions de discipline et d’obéissance, rend impossible le démentipar un conseil de guerre d’une décision sanctionnée par le ministre de la Guerre.Donc, les juges étaient prédisposés à juger Esterhazy innocent car« reconnaître la culpabilité d’Esterhazy, ce serait reconnaîtrel’innocence de Dreyfus », et donc l’erreur commise par le conseilprécédent. C’est la persistance dans l’injustice que Zola condamne : « Lepremier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. »Cette logique selon laquelle fonctionne l’armée l’amène à questionner lapossibilité pour un tribunal militaire de rendre réellement justice. Certainque la vérité finira par triompher, Zola lance un appel au présidentd’accomplir son « devoir d’homme » dans cette affaire pour éviter queplus tard, cela ne devienne pour l’État français « le plus retentissantdes désastres. »

La lettre se conclut par un réquisitoire dontles paragraphes reposent sur l’anaphore de l’expression « J’accuse »,où Zola refait la liste de tous ceux qu’il juge responsables de l’erreurjudiciaire de l’affaire Dreyfus : le lieutenant-colonel du Paty du Clam,instigateur de l’affaire ; le général Mercier, pour sa « faiblessed’esprit ; le général Billot pour ses manigances politiques ; lesgénéraux de Boisdeffre et Gonse, « l’un par passion cléricale » etl’autre par respect de « l’esprit de corps » ; le général dePellieux et le commandant Ravary pour « avoir fait une enquête scélérate » ;les graphologues Belhomme, Varinard et Couard pour avoir falsifié leursrapports ; les bureaux de la guerre pour leur campagne médiatique« abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute » ; etfinalement les deux conseils de guerre, le premier pour avoir dissimulé despreuves et le deuxième pour avoir « acquitté sciemment un coupable ».L’accusation n’a rien de personnelle, puisque l’écrivain explique qu’il neconnaît pas les personnes dont il parle, mais a pour but de « hâterl’explosion de la vérité et de la justice ». Il termine en affirmant qu’ilattend la mise en accusation pour diffamation qui devrait découler de lapublication de sa lettre.

 

Comme l’explique si bien l’écrivain HenriMitterrand, la grande force de la lettre ouverte « J’accuse » a étéde mettre en évidence le fonctionnement des tribunaux militaires en brisant lemur de silence qui entourait généralement les décisions prises par l’armée, quin’étaient du coup jamais remises en cause. Le procès pour diffamation contreZola, figure publique à l’inverse de Dreyfus ou même d’Esterhazy, oblige lestribunaux à prouver sur la place publique en quoi les affirmations del’écrivain sont diffamatoires et les contraint à rediscuter des deux décisionsprécédentes. Même si Émile Zola n’a pas toujours dans sa lettre ciblé les principauxresponsables de l’erreur judiciaire identifiés ultérieurement, il a mis en lumièreles facteurs qui y ont contribué et que Mitterrand résume ainsi :« l’antisémitisme, le militarisme, le cléricalisme, la médiocrité etl’arrivisme des politiques et des militaires, la raison d’État, le rôle de lapresse de calomnie, la bêtise des foules ».

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