J'accuse

par

Une rhétorique judiciaire ?

1-Une introduction véhémente : captiver l’interlocuteur

 

Tous les ingrédients sont réunis dèsl’introduction pour emporter l’adhésion et la bienveillance du lecteur selon lemodèle de la rhétorique judiciaire classique. Le début de l’article s’imposealors comme une véritable captatiobenevolentiae puisque la prise de parole débute sur une interrogationrhétorique suscitant déjà l’attention de l’auditoire. Cette interrogation nevise alors pas de réponse, mais imite une demande d’autorisation de prise deparole ; Zola semble prétendre demander la permission du président afin dedéfendre le président lui-même, alors qu’aucune réponse n’est nécessaire pourque l’article se déploie.

La suite de l’introduction voit lamise en place d’une stratégie de séduction du destinataire premier de cettelettre ; les flatteries adressés au président sont en effet nombreuses :l’écrivain parle de sa « gloire », de « son étoile » dès la première phrase,mais encore par la suite il affirme : « vous avez conquis les cœurs ». Ilmontre son avènement au pouvoir comme une victoire emportée par lui-même, etcette longue interpellation méliorative devient très clairement hyperbolique aufil de l’introduction : « Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéosede cette fête patriotique ». Mais ce qui apparaît comme de la flatterie aupremier abord peut se révéler ironique ; Zola se moquerait alors d’un présidentde la République connu pour son goût du faste (dénoncé par la presse qui lesurnomme plaisamment « leprésident soleil »). Le reste de l’introduction se déploie entre exclamations,hyperboles et rythmes binaires afin de scander les phrases et de former unelitanie propre à captiver l’attention du lecteur.

 

2-Une démonstration factuelle (la narration)

 

Zola argumente ensuite en énonçantles faits ; l’article devient en son centre une présentation factuelle desdifférents évènements (mise en accusation, preuves à charges, etc.). Lediscours devient véritable narration (au sens rhétorique et littéraire du terme),et vise à désigner le ou les coupable(s) et à défendre l’innocent.

Dans un premier temps, à partir de «La vérité d’abord sur le procès et sur lacondamnation de Dreyfus », un premier volet de la narration des faitss’ouvre. Zola utilise pour tous les temps du récit le passé simple : « imagina […] rêva […] soumit » ;l’imparfait : « était […] pouvait […]avait […] parlait […] restait » – ce afin de présenter leséléments portant sur l’accusation de Dreyfus. Cette séquence narrative prendfin avec une phrase de conclusion : « Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment uneerreur judiciaire a pu être commise ». Le présentatif « voilà » est ensuite relayé par le pronom « Telle » dans «Telle est donc la simple vérité,monsieur le Président ». Le jeu des pronoms montre alors que c’estl’article lui-même qui se fait démonstration ou du moins qui illustre lesfaits.

Un second volet de la narrations’ouvre à partir de « Et nous arrivons àl’affaire Esterhazy » et se clôt avec cette formule conclusive quirésume les faits de manière schématique : « Voilà donc, monsieur le Président, l’affaire Esterhazy : un coupablequ’il s’agissait d’innocenter ». Les faits sont ainsi présentés de manièretrès claire au fil d’une argumentation structurée, afin de prouver l’innocencede Dreyfus et la culpabilité du camp adverse.

 

3-Une dénonciation emphatique

 

À la suite de ces deux voletsnarratifs, l’article prend à nouveau l’allure d’un discours au présent ;il pose de nombreuses questions rhétoriques, pour ensuite amener les réponsespar de longs énoncés exclamatifs. Zola mène donc un discours dynamique où il livreà la fois les questions et les réponses. À mesure que l’on approche de la finde la lettre, le ton devient de plus en plus emphatique. C’est d’abord parl’anaphore de « c’est un crime » que Zola entend montrer la subversion du systèmejudiciaire français ; il liste alors les moyens publics employés pourconvaincre le peuple et brimer la justice. La suite d’anaphores parvient àdénoncer de manière efficace et claire les ressorts employés par la partieopposée. La parole devient performative au fur et à mesure de l’article,l’écriture devient acte d’engagement dans une lutte : « Etl’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâterl’explosion de la vérité et de la justice ». Mais la véritable dénonciation prend formeà la toute fin de l’article avec une suite de nombreuses mises en accusation, quireprend le titre de l’article à travers la célèbre anaphore « J’accuse[…] » à l’entame de chaque paragraphe, assortie des noms descoupables. L’article prend alors de plus en plus les allures d’un discoursoratoire judiciaire, qui vise à convaincre l’auditoire et à se faire clairemententendre. L’écriture devient même un cri dans les dernières lignes de l’article.L’auteur présente son propos comme une révolte, une véritable « protestationenflammée », qui serait selon lui « le cri de [s]on âme ». Le styleemphatique de cette dénonciation nous ramène alors au type du discoursjudiciaire de la rhétorique classique, dont nous retrouvons ici la phaseconclusive : la péroraison.

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