J'accuse

par

Une lettre engagée

1-Une lettre ouverte au président de la République

 

Le genre de cet article est désignépar l’auteur lui-même, il s’agit en effet d’une lettre ouverte. La destination decette lettre est donc double : le destinataire premier est désigné par leparatexte de la lettre, dans l’en-tête : « À M. FÉLIX FAURE / Président de la République » ; puis à nouveau dans l’adressedirecte du début de la lettre : « Monsieurle Président ». Pourtant, cetteadresse semble peu à peu oubliée au cœur de l’article, et si la personne duprésident réapparaît à la fin de la lettre dans une formule de politesse, toutau long du texte elle semble quelque peu oubliée. Le « nous » qu’utilise Zola n’inclut jamais le président et il nes’adresse plus vraiment à lui après la fin de l’introduction.

En second lieu, cette lettre étantpubliée dans un journal, c’est à toute l’opinion publique que s’adressel’écrivain-journaliste. L’essor de la presse permet à Zola d’espérer être lupar un grand nombre de lecteurs, et cette lettre vise à faire polémique au senspropre du terme ; elle vise à faire parler l’opinion publique, à nourrirle débat afin d’innocenter Dreyfus, et à faire réagir la justice. L’organepublic prend de plus en plus de poids dans cette Troisième République, et cettelettre entend convaincre ces deux destinataires que sont le président etl’opinion publique, puisque tous deux peuvent peser dans la décision judiciaire.Dès lors, le contexte de la Troisième République, qui connaît de nombreusescrises à caractère public, permet de mieux comprendre comment un écrivain-journalisteutilise la presse pour faire preuve d’un véritable engagement personnelpolitique et social.

Nous pouvons notamment noter laforce de l’engagement du journaliste par la récurrence du pronom personnel à lapremière personne, suivi de nombreux verbes dénotant son engagement : « J’insiste », « Je voudrais », « Je défie », « Je la nie ».L’auteur met en gage sa parole, et prend part au véritable combat qui sedessine dans la société entre les dreyfusards et les antidreyfusards. Par cettelettre son engagement est actif et déclaré, mais il apparaît aussi comme total,puisque Zola dit lui-même exposer sa personne à une possible réponse pénale etjudiciaire de ses adversaires – mais il explique que cet engagement esttotalement conscient : « c’est volontairement que je m’expose ».

 

2-Un combat

 

Par cette lettre l’auteur s’engagedonc dans un combat, il s’agit alors de choisir un camp et il n’y a aucuneplace laissée au doute dans cet article. Deux pôles se dessinent trèsclairement par le jeu des pronoms qui oppose le « ils » au « nous » tout au longde l’article. Les occurrences de ces deux pronoms sont nombreuses et les verbesqui suivent sont souvent très intéressants à analyser : « ils ont cru devoir […] Ils ont laisséfaire la sottise […] ils mentent […] Ils ameutent […] ils se cachent[…] ils ferment ». Dans chacun de cesexemples, un jugement est porté à l’égard de l’action menée par ce « ils », etce jugement est toujours dépréciatif. Dans la première occurrence, « ils ont cru devoir », lamodalisation montre que le journaliste désigne ici leur erreur ; le secondexemple est clairement dépréciatif au vu du substantif qui le suit ; pourla suite des verbes ci-dessus cités ils dessinent à eux seuls le portrait d’uneinstance négative qui agit dans l’obscurité à l’abri des regards pour mener desactions néfastes. Si le commandant Esterhazy n’est pas clairementdéprécié, le groupe désigné par le pronom « ils » est très clairement négatif.Ce groupe s’oppose à celui formé par le « nous » dans lequel s’inclut Zola etqui représente les défenseurs de Dreyfus : « nous n’en trouvons qu’une seule […] nous apprenons […] Nousignorons encore ».

Par cet antagonisme le lettre deZola semble donc remplir un objectif défini : désigner le coupable et défendrel’innocent de manière très claire. Dreyfus est alors présenté comme un innocentet même une victime : « la situationde fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence,achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations […]» ; puis les responsables sont désignés :« […] imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il setrouvait, de la chasse aux “sales juifs”, qui déshonore notre époque ». Ce responsable – « le lieutenant-colonel du Paty de Clam » – désigné d’emblée devient ensuite l’ennemiavéré et clairement diabolisé : « Un homme néfaste a tout mené, a tout fait » ; « Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux,le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques […]. »

 

3-Promouvoir des valeurs universelles

 

Enfin un autre objectif apparaît aufil de la lettre, Zola semble vouloir promouvoir des valeurs universellesprimordiales afin d’éviter ce genre de crises, et plus particulièrement deuxvaleurs dont il ne cesse d’être question : la « vérité » d’abord est lesubstantif le plus récurrent. Zola la présente d’abord comme bafouée par lafausse justice qui a acquitté le colonel Esterhazy : « soufflet suprême à toute vérité » ;ensuite Zola se présente en défenseur de cette valeur suprême : « La vérité, je la dirai, car j’ai promis dela dire » ; « je la crierai,cette vérité ». Nous pouvons remarquer dans ces deuxderniers exemples combien le substantif est toujours mis en valeur par laconstruction même des phrases ; on voit ici un segment détaché où setrouve le substantif, ensuite redoublé dans la principale par un pronom. Notonsaussi la gradation des verbes de parole « jela dirai » puis « je la crierai».

Cette valeur prégnante est toujourscouplée à une seconde non moins importante : « son cri de vérité et de justice […]l’œuvre prochaine de vérité et de justice […] l’explosion de lavérité et de la justice » – mais encore : « Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément voulues ».La justice apparaît donc comme une valeur tout aussi importante, et même tel unbesoin : « notre besoin dejustice ». Enfin, Zola s’adresse à la justice comme à une divinité verslaquelle il dirige sa plainte : « Ôjustice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! ».

En promouvant ces deux valeurs, Zolaapparaît comme l’héritier de la pensée humaniste et des Lumières ; ilreprend d’ailleurs ces deux termes : « Jen’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tantsouffert et qui a droit au bonheur. »

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