Julie ou la Nouvelle Héloïse

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La Vertu comme cheval de bataille

Rousseau, en bon philosophe, profite de son roman épistolaire pour nous exposer la possibilité d’une lutte pour la valeur cardinale qu’est pour lui la Vertu. Il faut bien se souvenir que Rousseau défend l’idéal d’un homme vertueux, et que c’est en formant des citoyens vertueux et non des hommes individualistes que l’on obtiendra une société juste et équitable. Ainsi, il applique ici ses idées jusque dans la cellule même du couple d’amants, et cherche à montrer que cette omniprésence qui devrait qualifier la Vertu peut être découverte partout, jusqu’au cœur même d’un couple décrié.

La passion selon Rousseau prend donc ici une valeur de pureté totalement différente de celle que l’on reproche aux jeunes gens habituellement : constituée d’attrait pour la chair, qui pousse immanquablement au vice. Ici, Saint-Preux est désireux de conserver la vertu de la jeune noble intacte, et Julie est trop profondément imprégnée et respectueuse de la religion pour se trahir dans le péché de chair. Il utilise leur amour pour prôner sa propre conception de la vertu et montrer qu’une approche différente est possible, qu’on peut s’aimer sans toutefois être en faute du point de vue de la Vertu :

« Aussi, comme le grand fléau de tous ces gens si dissipés est l'ennui, les femmes se soucient-elles moins d'être aimées qu'amusées : la galanterie et les soins valent mieux que l'amour auprès d'elles, et, pourvu qu'on soit assidu, peu leur importe qu'on soit passionné. Les mots même d'amour et d'amant sont bannis de l'intime société des deux sexes, et relégués avec ceux de chaîne et de flamme dans les romans qu'on ne lit plus.

Il semble que tout l'ordre des sentiments naturels soit ici renversé. Le cœur n'y forme aucune chaîne ; il n'est point permis aux filles d'en avoir un ; ce droit est réservé aux seules femmes mariées, et n'exclut du choix personne que leurs maris ».

Le principe est simple : la relation Saint-Preux/Julie est dénuée de tout désir charnel, de tout appétit qu’on pourrait soupçonner les deux jeunes gens de cultiver. Amoureux chacun de l’âme de l’autre, cet amour, loin de les faire tomber dans le vice, les élève et les transcende.

Julie, après la mort de sa mère, accepte d’épouser M. de Wolmar et part vivre avec lui à Clarens. Les deux amants au départ se fourvoient sur la bonne définition de la Vertu, puis comprennent enfin que le cœur du problème réside dans leur passion elle-même. Rousseau nous explique que le problème étant que le cœur est à l’origine de l’amour, et que le cœur lui-même nous trompe et est source d’illusions, suivre son cœur est loin d’équivaloir à suivre sa vertu. Arrivés à cette conclusion, les amants comprennent que la passion n’est pas quelque chose de pur, d’inspiré par la Nature, et qu’ils doivent se débarrasser de celle-ci en purifiant leur âme. Aimer uniquement l’âme de l’autre serait alors, spirituellement parlant, la perfection amoureuse. Elle permettrait d’aimer sans se compromettre, de ne pas confondre cœur tentateur et esprit pur.

Ainsi, Rousseau accorde une place de premier plan à la Vertu, et plus qu’une valeur, la pose comme véritable ligne de conduite pour l’aboutissement d’un amour qui ne souffrira aucune controverse puisqu’il sera assimilé à un amour de la religion.

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