Julie ou la Nouvelle Héloïse

par

L’expression par l’écrit d’un amour passionné

En plus d’être l’histoire de deux personnages soumis aux aléas d’une passion amoureuse face à une société qui se fait un plaisir de leur mettre des bâtons dans les roues, le couple formé par Julie et Saint-Preux symbolise la lutte entre deux idéaux de vie : l’amour et la vertu. En effet, l’histoire de leur amour consiste en la recherche d’un idéal de vie commune, mêlant harmonieusement leurs vertus respectives, leur penchant religieux, et la passion qui les unit.

Dès le début de l’œuvre, il est clair que la relation établie entre ces deux personnages est acquise et semble définitive. Le lecteur n’assiste pas à la rencontre de Julie et Saint-Preux, il reste étranger aux évènements qui les lient et à la naissance de leur passion. Il est introduit au milieu de leur correspondance alors que leur amour flambe déjà haut et clair. Le titre originel du roman en témoigne : Lettres de deux amans, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes. Dès le début, le lecteur connaît le sujet de l’œuvre, s’attend au style épistolaire, sait où l’histoire a lieu. Il peut ainsi supposer que le véritable sujet de l’intrigue ne sera pas basé sur les évènements qui amèneront les deux jeunes gens à s’aimer, mais davantage sur la relation en elle-même qui les unit : « Je n'ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste. Dans l'impuissance de résister, j'ai voulu me garantir d'être attaquée ; tes poursuites ont trompé ma vaine prudence. Cent fois j'ai voulu me jeter aux pieds des auteurs de mes jours, cent fois j'ai voulu leur ouvrir mon cœur coupable ; ils ne peuvent connaître ce qui s'y passe ; ils voudront appliquer des remèdes ordinaires à un mal désespéré ».

Ainsi, il apparaît clairement que l’auteur cherche d’abord à dépeindre la passion amoureuse en elle-même. Il s’oublie tout entier dans le rôle qu’il accorde aux personnages, se détache de sa propre âme pour faire corps avec celles de Julie, de Saint-Preux, etc. et utilise avec force lyrisme et émotions son talent d’écrivain pour faire de l’amour des deux jeunes gens un véritable bouquet de sentiments et de tourments.

L’expression des sentiments est souvent hyperbolique, foisonnante, mais se rencontrent aussi laconisme et concision de la phrase, dans un jeu d’alternance qui révèle bien le caractère tourmenté de la relation amoureuse. Par exemple, aux trois premières lettres de Saint-Preux, débordantes d’amour, de désespoir, de loyauté, succèdent trois missives très succinctes de Julie, qui ne peut répondre au trouble qu’elle ressent que par des sentences lapidaires : « Insensé ! si mes jours te sont chers, crains d'attenter aux tiens. Je suis obsédée, et ne puis ni vous parler ni vous écrire jusqu'à demain. Attendez. » Nous pouvons juger ici du trouble de Julie qui utilise alternativement le « tu » et le « vous » pour s’adresser à Saint-Preux, montrant ainsi un certain égarement.

Le lyrisme et la passion amoureuse sont également traduits par la présence récurrente de points d’exclamation et d’interrogation dans la correspondance, qui traduisent une succession de sentiments violents, forts, et de questions qui resteront pour la plupart sans réponse. Ces questions sont importantes dans la mesure où l’auteur de la lettre s’interroge sur un point précis à un moment précis, et il est intéressant de garder en mémoire le fait que la pensée de l’émetteur peut ensuite évoluer lorsqu’il reçoit la réponse. Les questions posées dans une première lettre peuvent donc avoir, entretemps, perdu de leur valeur, avoir trouvé réponse ou bien s’être amplifiées. Elles traduisent donc la spontanéité de l’émetteur, ses sentiments sur le moment présent, ainsi que les accès de passion ou de rage qui peuvent le saisir, illustrés par les phrases exclamatives : « Ami, prends ce vain empire, et laisse-moi l'honnêteté : j'aime mieux être ton esclave, et vivre innocente, que d'acheter ta dépendance au prix de mon déshonneur. Si tu daignes m'écouter, que d'amour, que de respects ne dois-tu pas attendre de celle qui te devra son retour à la vie ! »

Ainsi, le couple apparaît comme le symbole de l’amour trop parfait pour pouvoir s’exprimer régulièrement à l’écrit, comme si la plume suivait les aléas que l’amour impose.

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