Knock ou le Triomphe de la médecine

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Jules Romains

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1885 : Louis Farigoule – dit Jules Romains – naît à Saint-Julien-Chapteuil (Haute-Loire). Il est le fils d’un
instituteur venu par la suite à Paris, où Louis étudie au lycée Condorcet avant
d’être admis en 1905 à l’École normale supérieure, année où il
publie dans Le Penseur  le manifeste
de l’unanimisme
, Les Sentiments unanimes et la poésie.
Après des études de biologie, une agrégation
de philosophie
en 1909, il
devient professeur de philosophie à Brest et Laon avant de
revenir en 1911 à Paris. Il se rapproche du groupe de l’Abbaye fondé par Georges Duhamel et Charles Vildrac, au
confluent de plusieurs courants : futurisme, symbolisme, socialisme
révolutionnaire et lyrisme social.

1908 : Son recueil poétique La Vie unanime, qui rassemble des
pièces écrites entre dix-huit et vingt-deux ans, se fait l’écho d’une intuition qu’a eue Romains dès sa
sortie du lycée, en 1903 : la
vision du moi comme un maillon du tout,
la possibilité pour l’âme individuelle d’entrer en relation avec une réalité spirituelle supérieure qu’il
appelle l’unanime. La vie de l’individu est en effet agrandie, universalisée en
la projetant sur le monde qui se fait son miroir et sa loupe. La « vie unanime »
permet de hausser l’homme vers les grandes forces de la nature, ou d’en faire
une multitude, et le jeune poète de multiplier, sur un ton d’optimisme cosmique, les visions
grégaires, d’ensembles, tout en rendant hommage au monde moderne et à la mécanique.
Quant au vers, il apparaît libéré des contraintes d’une métrique
rigide. Romains publiera encore d’autres recueils : Prières (1909-1913) et Un
être en marche
(1910). Contrairement à certains membres du groupe de
l’Abbaye, Jules Romains, avec Georges Chennevière, pense que des existences
nouvelles peuvent être engendrées par la poésie, si celle-ci vise une réalité
secrète en employant des règles strictes de versification. Tous deux sont donc
des « unanimistes purs », contrairement à Duhamel, Vildrac et René
Arcos. Mais tous chantent dans leurs textes une « âme collective » qui se fait jour dans leur représentation de
la ville comme une entité organique. Cette poésie est mue tout
du long par un grand élan de fraternité
et d’humanisme. Parmi les penseurs
ayant inspiré ses thèses unanimistes à Romains, ont été cité les sociologues Durkheim,
Lucien Lévy-Bruhl et Gabriel Tarde.

1911 : Mort de quelqu’un est un roman de jeunesse qui révèle d’une
nouvelle façon la pensée unanimiste de son auteur. En effet, suite à sa lubie
de monter au sommet du Panthéon et à la pleurésie qu’il y contracte, la nouvelle de la mort d’un veuf sans
enfants, ancien mécanicien, qui s’étend
d’une personne à l’autre jusqu’à atteindre le village dont il est originaire,
crée peu à peu un groupe humain qui
semble faire vivre le mort davantage qu’avant sa disparition. Le solo aux
allures insignifiantes se mue en effet en une vaste symphonie. Stefan Zweig distinguera l’œuvre.

1913 : Romains illustre à nouveau ses théories unanimistes dans son roman Les
Copains
, où sept amis, après un copieux repas, bien avinés, décident de
choisir deux villes au hasard où multiplier les actes gratuits, démontrer leur liberté, faire vaciller les fondements de
la morale et de la société. C’est ce qu’il font déguisés
en officiels ou en envoyé du pape, et à l’issue de cette campagne de canulars, un nouveau repas est organisé où l’on se
félicite et où l’on s’imagine que plusieurs individualités se sont fondues en
une seule. Le canular est ainsi
présenté comme un procédé thérapeutique,
propre à éveiller le monde de sa
léthargie
.

Avant la Grande Guerre, Jules Romains s’est donc
déjà essayé à tous les genres, en une quinzaine d’œuvres, qui vont de la poésie
au roman en passant par le théâtre (L’Armée
dans la ville
, 1911) ou le traité de métaphysique : le Manuel
de déification
, publié en 1910, entame un exposé cohérent des thèses
unanimistes
de Romains qui sera poursuivi dans Puissances de Paris (1919). L’auteur y parle notamment d’un temps
arbitraire et élastique. Son pacifisme
le conduit à passer la guerre dans un service de santé.

1920 : Ancien étudiant en biologie, Jules Romains publie les résultats de
ses recherches en psychologie-physiologie expérimentale et en physiologie
histologique dans un traité scientifique intitulé La Vision extra-rétinienne et le
sens paroptique
. Son étude des terminaisons nerveuses, ses expériences
sur des poissons aveugles ainsi que d’anciens soldats de la Grande Guerre l’ont
mené à développer la théorie d’une voyance
sans l’aide des yeux
que recouvre l’expression de « perception
paroptique ».

Après la guerre, Romains donne des pièces
relevant d’un théâtre lyrique où il
met en scène des affrontements d’idées
entre les hommes plutôt que de passions (Cromedeyre
le Vieil
, poème dramatique créé en 1920 ; Monsieur le Trouhadec saisi par la débauche, 1923).

1923 : Knock ou le Triomphe de la médecine, pièce en trois actes créée
par Louis Jouvet à la Comédie des
Champs-Élysées, repose sur un comique
qui devient progressivement grinçant.
En effet, un médecin tout juste diplômé – au préalable vendeur de cacahuètes – qui
reprend la patientèle d’un confrère dans un bourg montagnard, envisageant la
médecine comme un commerce comme un autre, parvient à convaincre, offrant des
consultations gratuites au départ, un grand nombre de personnes bien portantes qu’elles
sont malades. La pharmacie et l’hôtel du coin deviennent des commerces
prospères, et la renommée du médecin atteint les oreilles de celui ayant quitté
les lieux et qui, voulant s’y réinstaller, se voit rejeté comme une mauvaise
affaire et se laisse convaincre à son tour qu’il est malade. C’est donc
l’histoire d’une vaste mystification
propre à exposer les ressorts de la crédulité humaine, et qui crispe le
rire au fil de son dévoilement. La même année, avec son ami Georges
Chennevière, Romains donne un Traité de
versification
. Il critiquera à nouveau la science et usera une nouvelle fois
du procédé du canular dans son autre pièce la plus connue, Donogoo (1930).

La situation
politique
dans le monde inspire
à cet observateur vigilant des
réflexions qu’il organise dans des ouvrages comme Problèmes d’aujourd’hui (1931), Problèmes
européens
(1933) ou Le Couple France-Allemagne (1935). II se fait un chantre de
l’amitié franco-allemande, et ce jusqu’à la veille de la guerre.

1932 : Les vingt-sept tomes de la série romanesque Les Hommes de bonne volonté
paraissent de 1932 à 1946. Jules Romains souhaitait édifier,
à travers de nombreux personnages,
de nombreux points de vue, de nombreux lieux, un monde représentant le réel de manière plus exhaustive que ceux élaborés par les
autres écrivains. L’histoire, qui s’étale d’octobre
1908
– période de troubles sociaux, d’incidents diplomatiques – à octobre 1933 – période marquée par la
crise économique et la naissance des totalitarismes, passe ainsi, au fil de
scènes brèves, d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, et donne une
impression de simultanéité, d’ubiquité. L’œuvre apparaît donc comme
une vaste symphonie dont les thèmes reviennent selon une construction rigoureuse. Des
personnages de l’histoire récente comme Jaurès et Clemenceau sont mis en scène.
Si l’action se passe principalement à Paris, on s’évade également en U.R.S.S.,
à l’occasion de la révolution d’Octobre, ou à Rome. Jules Romains comptait
ainsi se distinguer des autres écrivains chez lesquels l’individu, au centre de
l’histoire, ne pouvait offrir qu’un point de vue restrictif sur le réel. Cette
œuvre, la plus vaste de la littérature du XXe siècle, a beaucoup
perdu de son éclat. Elle apparaît en effet davantage comme une entreprise intellectuelle plutôt que
romanesque, et les personnages semblent venir se conformer à un rôle
préalablement établi plutôt qu’ils ne vivent par eux-mêmes. Deux personnages
cependant se distinguent, Jallez et Jerphanion, normaliens qui représentent
deux figures de l’auteur : le créateur
et l’observateur politique.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Jules
Romains quitte la France et participe aux activités de propagande de la France
libre
, d’abord à New York, puis
à partir de 1941 au Mexique, où il cofonde
l’Institut français d’Amérique latine. En 1946,
l’Académie française l’accueille. Il
continuera dans les décennies suivantes de publier des romans et des ouvrages
de réflexion comme Examen de conscience
des Français
(1954) et Pour raison
garder
(1961-63). Après l’avoir d’abord rangé parmi les pacifistes de
gauche, il a finalement été vu comme un radical bourgeois.

1972 : Jules Romains meurt à
Paris à quatre-vingt-six ans. Les deux conflits mondiaux qu’il a vécus n’auront
pas terni sa foi en une paix et une harmonie universelles, en le progrès
de la civilisation
– toutes choses traduites par une œuvre romanesque qui,
se faisant le reflet d’un pacifisme et d’élans spécifiques à
l’entre-deux-guerres, a plutôt mal vieilli. Ainsi l’écrivain est aujourd’hui
principalement connu et étudié pour sa pièce Knock.

 

 

« Le tambour
: Quand j’ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici.
Ça me chatouille, ou plutôt ça me gratouille.

Knock :
Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça
vous gratouille?

Le tambour
: Ca me gratouille. Mais ça me chatouille bien un peu aussi…

Knock :
Est-ce que ça ne vous gratouille pas davantage quand vous avez mangé de la tête
de veau à la vinaigrette ?

Le tambour
: Je n’en mange jamais. Mais il me semble que si j’en mangeais, effectivement,
ça me gratouillerait plus. »

 

Jules
Romains, Knock ou le Triomphe de la
médecine
, 1923

 

« À
chaque instant il passe une femme, qu’on serait peut-être content de quitter
dans une heure, mais qu’il y aurait eu délice à posséder. Tant de femmes, rien
que sur la zone de trottoir qu’atteint la bouffée de lumière d’une seule
boutique. Et tout le boulevard ruisselle de la même foule. Ensuite, les
ponts ; les voies vers le centre. Encore plus de foule et plus de
femmes ; dans les lumières serrées qui les font mieux voir. Même dans une
petite rue d’un quartier lointain, une femme peut-être, dont les talons sonnent
sur le bitume désert ; et qu’il serait facile d’aborder.

Malgré
l’air de ce soir d’hiver qui doit leur glacer les jambes, de jeunes femmes sont
assises aux terrasses des cafés. Dans la baraque près de sa lampe à pétrole, la
boutiquière n’a pas trente ans. On aperçoit par la porte du magasin de
chaussures de jeunes vendeuses sveltes en tablier noir.

Toutes ces
femmes vont et viennent librement, s’assoient, se lèvent, passent près de vous.
On ne les enferme pas. On ne les enchaîne pas. […]

Pas une de
ces femmes n’est à lui. Pas une de toutes les femmes de cette immense ville.
[…] Pas une ne l’a été même une heure. »

 

Jules
Romains, Les Hommes de bonne volonté,
tome 4, Éros de Paris, 1932

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