L’affaire Courilof

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Résumé

Quand Léon M… meurt à Nice en 1932, il vientde terminer la rédaction d’un court récit, celui de l’affaire Courilof dont ilfut un des protagonistes. C’est en 1903 que le Comité l’a chargé de liquider l’affaireCourilof. Ce Comité, c’est l’organe du Parti qui aspire à prendre le pouvoirdans la Russie tsariste. C’est ce même Comité qui a permis à M… de vivre etgrandir. Né en Sibérie en 1881, M… est le fils de deux déportés politiques,très tôt disparus. Son père est mort en prison à Saint-Pétersbourg, sa mère detuberculose et de misère à Genève, quand l’enfant a dix ans. Léon M… granditdans un sanatorium suisse tenu par le docteur Schwann, un médecin qui est aussiun des chefs du Parti. L’enfant y apprend les langues, la médecine, et ladialectique révolutionnaire, l’esprit nourri de lectures appelant au renversementdu tsar : il appartient au Parti. Cette formation et son action lors del’affaire Courilof lui permettront de gravir les échelons et de devenir unefigure de la révolution d’Octobre, un agitateur puis un cadre impitoyable del’ordre nouveau. Responsable de nombreuses exécutions, il est finalement pousséà l’exil. Il échoue à Nice où il coulera de mornes jours ; en effet, petithomme aux poumons fragiles, il s’épuise doucement jusqu’à la mort.

Mais en ce début de XXe siècle, letsar règne toujours, et son ministre de l’Instruction Publique est ValerianAlexandrovitch Courilof. Gros, lent, monolithique, cruel et avide d’honneurs,il est protégé par le prince Nelrode. Il a épousé en secondes noces sonancienne maîtresse, une Française autrefois actrice d’opérette, MargueriteDarcy. Le ministre a un fils qui est sa fierté et une fille qu’il traite avecrudesse. M… a douze ans quand le docteur Schwann lui parle de Courilof pourla première fois. Une mission lui est assignée : il devra tuer Courilof.La mort du Cachalot – c’est le surnom du ministre – s’inscrira parmi celles deces dignitaires du régime tombés lors d’attentats, victimes de bombes ou sousles balles. Le comité réuni à Genève remet à M… un passeport : ildevient le docteur Marcel Legrand, citoyen suisse. Sa mission : gagner laconfiance de Courilof, vivre à ses côtés et, quand l’ordre lui sera donné, letuer.

M… se rend à Kiev où il rencontre FannyZart, une étudiante en médecine âgée de vingt ans, qui vit dans la haine desclasses possédantes et va guider le jeune homme vers Saint-Pétersbourg etCourilof. La police est partout, la plus grande prudence est de mise. C’est àPâques que Fanny et M… arrivent à Pétersbourg, capitale de l’Empire. M…voit sa proie pour la première fois lors d’une cérémonie religieuse, paré deses médailles et installé parmi les dignitaires. Après plusieurs semaines, M…parvient à se faire recommander comme médecin auprès du ministre. Ce dernieraccepte d’attacher Marcel Legrand à sa personne : il sera là à chaqueinstant, chargé de veiller sur la santé de son illustre patient. Le jeune hommes’installe dans la villa des Îles où loge le ministre, au bord du golfe deFinlande. Très vite, il est sollicité : Son Excellence est très mal etsouffre le martyre. M… rencontre alors un homme brisé par la douleur et rongépar un cancer du foie. Le professeur Langenberg, médecin habituel de Courilof,refuse qu’on révèle la vérité au patient, aussi M… se contente-t-il d’apaiserles souffrances de celui qui gît devant lui. C’est ainsi que peu à peu M…gagne la confiance de Courilof. Idéalement placé pour épier sa future victime,M… voit évoluer un homme fou d’orgueil et fragile à la fois, persuadé dubien-fondé de ses actes, prêt à accomplir cent injustices au nom d’une causequ’il croit juste. Avec ses inférieurs, Courilof est sec, cassant, impénétrablecomme la pierre, brutal avec les domestiques, impitoyable pour les solliciteursmais obséquieux avec les puissants. Il navigue dans les eaux dangereuses de lacour en évitant les écueils : nombre d’ennemis attendent sa chute,notamment le baron Dahl, qui guette l’instant où il prendra le poste de Courilof.Mais le ministre se montre toujours d’une grande courtoisie envers MarcelLegrand, qui assiste au spectacle de sa vie quotidienne. M… est témoin del’amour profond qui unit Courilof à sa femme. Cet amour lui a coûté cher :le couple impérial n’a jamais accepté que Courilof épouse une femme de basseextraction, rien moins qu’une cocotte, et la carrière du ministre s’en trouvefragilisée. Renseigné par une police qui espionne chaque couche de la sociétérusse, Courilof est au courant de tout. Il lutte sans pitié contre lesanarchistes et les libéraux qui ont infiltré les milieux étudiants : lajeunesse a toujours aspiré à la liberté et, pour Courilof, cela ne doit pasêtre.

Quand le prince Nelrode et le baron Dahlviennent un jour déjeuner à la maison des Îles, M… assiste à la lutte à peinefeutrée que se livrent les factions de la cour. Unis pour préserver le régimetsariste, ces hommes sont avant tout au service de leurs propres personnes etambitions. Ils tombent d’accord sur leurs ennemis communs mais se déchireront àla première occasion. M… observe ces hommes âgés qui n’ont pas hésité àordonner massacres et répressions et qui n’en éprouvent pas l’ombre d’un remords.Ils sont prêts à exterminer les socialistes, les communistes, les libres penseurset, bien évidemment, les Juifs. Au sortir de ce déjeuner, le prince Nelrode estvictime d’un attentat ; Courilof en est profondément affecté : lafoudre est tombée au plus près, et lui a enlevé son protecteur.

À la cour, les ennemis de Courilof, Dahl entête, se déchaînent. C’est pourtant ce dernier qui suggère à Courilof de donnerun bal à l’occasion de l’anniversaire de sa fille Irène, où il invitera lecouple impérial. La fête est somptueuse, rien n’a été négligé. Bravant lesconseils, Courilof n’a pas éloigné sa femme et malgré cela le couple impérial adaigné faire une apparition au bal, parmi les nobles chamarrés et les duchessesaux somptueuses toilettes. Courilof, qui se croit sauvé, tombe des nues quandil est disgracié quelques jours après. C’est Dahl qui, en juillet, prend saplace.

C’est aussi à ce moment que M… reçoitl’ordre d’assassiner Courilof : ce sera le 3 octobre. Cependant, M… neveut plus assassiner celui qu’il n’aime pas mais qui lui est apparu dans saréalité d’homme : tuer un être de chair n’est pas une simple abstraction.Courilof vit très mal sa disgrâce et supporte difficilement l’inaction qui endécoule. Une nuit, un groupe de professeurs vient l’implorer d’agir :quelques lycéens veulent présenter une pétition au tsar. Si l’affaire tournemal, la troupe tirera et ce sera un bain de sang. Courilof voit là l’occasionde laisser Dahl faire un faux pas et de reprendre son poste. Effectivement, lescadavres des jeunes exaltés gisent bientôt sous les fenêtres impériales, et Dahlest destitué. Courilof revient en grâce et son poste de ministre lui est rendu.

M… annonce à Courilof qu’il lui fautregagner la Suisse. Il quitte la résidence du ministre, passe la frontière pourbrouiller les pistes et revient à Pétersbourg où il rejoint Fanny. L’attentataura lieu au sortir d’une représentation, tout le corps diplomatique sera là, ainsique le tsar et même le kaiser et sa suite : jamais attentat n’aura étéplus spectaculaire. Mais au moment de passer à l’action, le courage manque àM… : il ne peut tuer ce vieil homme au regard las. Fanny s’empare de labombe et la jette dans la voiture découverte : Courilof est déchiqueté parl’explosion. Les deux jeunes gens sont arrêtés. Fanny est condamnée à ladéportation ; elle s’évadera, commettra un nouvel attentat, et se pendradans sa cellule. M… est condamné à mort, mais la suite prouve qu’il ne serapas pendu : trente ans plus tard, au crépuscule de sa vie, il rédige lerécit de ce que fut la liquidation de l’affaire Courilof.

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