La bibliothécaire

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Gudule (Anne Duguël)

Gudule ou Anne Duguël est
le nom de plume de l’écrivaine Anne Liger-Belair née en 1945 à Ixelles (commune de Bruxelles-Capitale, Belgique). C’est en
Belgique qu’elle grandit, vivant une enfance assez solitaire pleine de lectures
et d’écritures, visitant les nombreux bouquinistes et musées des environs. À
douze ans, elle lit les grands poètes français (Hugo, Rimbaud, Baudelaire) ou
belges (Verhaeren) et écrit déjà son premier roman – elle se décrira plus tard
comme une « monomaniaque » de
l’écriture
, et sa production est en effet très fournie. Les écrivains
belges Michel de Ghelderode (1898-1962) et Jean Ray (1887-1964), spécialisés
dans la littérature fantastique,
exerceront une grande influence sur elle et nourrissent son goût de l’irrationnel.

Anne Liger-Belair étudie
les arts décoratifs en Belgique puis
de 1965 à 1970, elle travaille au Liban en tant que costumière et journaliste ; elle collabore avec
l’hebdomadaire Ça Magazine et le
quotidien Le Jour. De retour sur le
sol européen elle poursuit sa carrière journalistique et multiplie les
collaborations avec des publications bien connues comme Fluide Glacial, pour qui elle écrit des nouvelles, Charlie Hebdo, L’Écho des savanes, Hara-Kiri,
avec des incursions dans la presse pour la jeunesse déjà, comme le magazine Pomme d’api, annonciatrices de sa
carrière à venir dans la littérature pour la jeunesse. L’émission sur la bande
dessinée qu’elle anime un temps sur Radio Libertaire fait écho à tous ces
travaux avec la presse associant écriture et dessin.

 

À partir de la fin des
années 1980 et du début des années 1990, Anne Duguël publie divers romans chez Denoël, Fleuve Noir ou
Flammarion, entre érotisme et fantastique, dont l’atmosphère est souvent macabre
et repose sur les symptômes de maladies mentales. Cette partie-là de son
œuvre n’étant quasiment pas lue, il sera question ici de son œuvre pour la
jeunesse, qui a en revanche bénéficié de nombreux échos favorables.

En 1987, sa carrière dans la
littérature pour la jeunesse
débute avec des publications chez Syros, en
commençant par Prince charmant poil aux dents, dont l’histoire, fantastique,
est celle de trois demoiselles d’honneur qui, s’ennuyant lors d’un mariage,
pénètrent dans le décor d’un tableau. L’une d’elles y épouse un prince qui
s’avère être un monstre. Elles parviennent à fuir et c’est finalement une
tante, elle-même monstre par le passé, qui passant dans le tableau se lie à
lui.

Évoquons à présent ses œuvres les plus lues. En
1999, L’Amour en chaussettes parle de sexe et de préservatif à
travers l’histoire de Delphine, une adolescente de quatorze ans, en classe de
troisième, qui tombe amoureuse de M. Letellier, son professeur d’arts
plastiques. Son fantasme est nourri par sa meilleure amie et une étrange leçon
sur le préservatif que leur donne leur enseignant. Alors qu’il l’invite chez
lui, la jeune fille est persuadée qu’elle va perdre sa virginité, mais M.
Letellier lui présente son concubin ! La jeune fille va alors se tourner
vers Arthur, un garçon de son âge bègue avec qui elle fera l’amour pour la
première fois. Dans ce récit, l’auteure parle
concrètement de sexe
et décrit avec précision ce que peut ressentir une
adolescente à l’occasion de ses premiers émois amoureux.

J’ai 14 ans et je suis détestable paraît
en 2000. Léa a le même âge que Delphine et multiplie les problèmes : elle
se sent laide, ses rapports avec ses parents sont très compliqués – il est très
largement question dans l’ouvrage d’une chambre constamment mal rangée –, et
elle est amoureuse d’un garçon qui ne la remarque pas. Cette vie pesante prend
un tournant quand la jeune fille rencontre dans son grenier… un fantôme – celui de Charles, un
adolescent suicidé à dix-sept ans dans les années 1930. On retrouve là le goût
de l’auteure pour le fantastique, dimension qui vient s’ajouter à une véritable
réflexion sur le mal-être et l’estime que l’on se porte.

L’année 2001
est une année faste pour Gudule. Elle publie notamment La Bibliothécaire, son
œuvre la plus lue, recommandée par l’Éducation nationale et très étudiée en
classes de sixième et cinquième. À nouveau, l’atmosphère est tout à fait
fantastique, car après avoir épié et suivi une vieille dame habitant en face de
chez lui et écrivant jusqu’à très tard dans la nuit, Guillaume, avec ses amis,
va se trouver plongé dans une aventure qui le mènera d’un livre à l’autre, d’un
classique à l’autre, du Petit Prince
à Poil de Carotte en passant par Les Misérables et Alice au Pays des Merveilles, autant d’œuvres dont il intègre les
histoires. Le roman est censé aider à développer le plaisir de la lecture chez
son jeune lectorat.

Cette même année paraît La Vie à reculons, autre
livre recommandé par l’Éducation nationale, sur le thème de la séropositivité. C’est Thomas, quinze
ans, qui en est atteint suite à une transfusion sanguine l’ayant contaminé.
Alors que le secret est bien gardé au collège – Thomas a redoublé –, il est
éventé par un professeur au moment où le jeune homme connaît une histoire
d’amour avec Elsa. Dès lors, Thomas doit faire face à la volte-face de certains
amis, à l’incompréhension et à l’injustice, alors qu’il n’aspire qu’à vivre une
vie normale.

Regardez-moi, récit toujours
publié la même année, traite des thèmes de la télé-réalité et de la célébrité
à travers le journal intime de Gina, quatorze ans, rêvant de devenir
actrice, choisie pour être filmée en permanence par la chaîne Socio-Life pour
une émission du nom du titre du livre. Il s’agit donc d’une plongée dans un système médiatique qui exploite la
jeune fille et de la confrontation de celle-ci à la réalité d’une célébrité
dont elle rêvait.

En 2007, Ne vous disputez jamais avec un spectre est
conçu pour donner le frisson aux plus jeunes avec l’histoire de Cyril, dont la
sœur est soudain possédée par un
esprit vengeur. Le problème du garçon, c’est que seul lui est au courant de sa
métamorphose, et personne ne le croit ! L’année suivante, Le
Club des petites filles mortes
réunit huit récits d’horreur et de
fantastique de Gudule dont sept étaient déjà parus séparément entre 1995 et
1998. C’est par exemple le cas d’Entre chien et louve, où un homme,
réincarné en chien, retrouve Astrid, sa veuve, qui devient sa maîtresse, bien
qu’elle n’aimait pas les animaux. À travers les confidences qu’elle lui fait,
il va prendre connaissance de la haine qu’elle nourrissait à son égard, et va
vivre un enfer en découvrant ce que fut la vie de cette femme qu’il avait
ramenée d’Afrique. Mon âme est une porcherie était paru en 1998 et raconte
l’histoire d’une petite fille mal dans sa peau éprise d’un cochon magique.

 

Points communs des écrits de Gudule, une dénonciation des exclusions, des injustices, et l’illustration du pouvoir néfaste de l’argent, de la bêtise humaine. Ses œuvres, aussi
loufoques qu’elles puissent paraître de prime abord, transmettent donc en
filigrane des valeurs qu’on retrouve
coutumièrement dans les œuvres pour la jeunesse, parfois avec maladresse
cependant, comme cela est souvent noté par des lecteurs, beaucoup de ses
personnages apparaissant comme stéréotypés. Les thèmes peu communs abordés
cependant, et le ton parfois cru, restent des traits originaux de sa
production.

 

 

« Combien y a-t-il de
livres, ici ? Dix mille, cent mille, un million ? Une odeur de vieux
papier, à la fois âcre et doucereuse, émane du fantastique amas d’ouvrages,
dont certains ont plus d’un siècle. Couvertures de cuir, de tissu, de carton,
aux tranches dorées ; parchemins roulés ; éditions rares et volumes
populaires pleins de naïves illustrations ; tout le savoir du monde semble
rassemblé ici. »

 

« – Ce qu’il y a de bien
avec les histoires, c’est qu’on peut toujours revenir en arrière.

– Que veux-tu dire ?

– C’est l’avantage
qu’ont les livres sur la vie réelle. Dans la vie réelle, quand un drame arrive,
on se dit : “Comme j’aimerais retourner dans le passé, profiter du bonheur
d’avant !” La lecture nous donne cette possibilité : il suffit de
reprendre les chapitres précédents, et on revit les moments que l’on aime
chaque fois qu’on le désire.” Guillaume n’avait jamais envisagé les choses sous
cet angle. »

 

Gudule, La Bibliothécaire, 2001

 

« “D’abord,
je n’ai pas le sida, je suis séropositif, nuance. […] Ensuite, je te ferai
remarquer que nous n’avons rien fait qui puisse te contaminer.

– Pas
encore, rectifie Elsa, mais ça allait arriver !”

Les
prévisions de ses rêveries solitaires ne laissent aucun doute là-dessus !

“Absolument
pas ! Je sais très exactement jusqu’où je peux aller ; Je ne suis pas
un inconscient, et je te l’ai déjà prouvé, rappelle-toi !

– Oui,
reconnaît Elsa, mais n’empêche : on aurait fini par s’embrasser, par
exemple.

– D’abord,
il y a trente-six façons d’embrasser. Et puis, le virus ne s’attrape pas par
des baisers !

– Ma mère
dit que si !

– Elle est
mal informée, comme la plupart des gens. Le VIH ne se propage pas par la
salive, seulement par le sang et le sperme. »

Elsa
rougit. Le dernier mot la gêne, surtout dit par cette bouche. Il évoque trop
crûment, avec une précision trop technique, les émois diffus qui la hantent,
les désirs dont la puberté l’a nantie suivant sa logique imparable. À quinze
ans, l’amour cesse d’être une abstraction. Le sexe y a sa place, avec son
cortège de termes barbares : sperme, vagin, coït, orgasme… Les prononcer à
voix haute confère une brutale réalité à ce qui n’était que pulsions
intimes. »

 

         Gudule, La Vie à reculons, 2001

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