La bibliothécaire

par

Entre fantastique et allégorie

Dès le début du roman, la dimension fantastique du récit estomniprésente, sans pour autant être en total décalage avec le reste del’histoire. Certes, la rencontre entre Ida, qui n’est que la projection d’unevieille dame, et Guillaume, sa soudaine disparition liée à la mort de sonenveloppe charnelle octogénaire, son semblant de vie regagnée par l’écrituredes mémoires de la vieille femme, les successives apparitions d’Idda et d’Adi,tout ceci peut faire penser à des éléments fantastiques. De plus, l’incursionau cœur même d’ouvrages tels que les poèmes de Rimbaud, ou la rencontre avecPoil de Carotte, Gavroche et le Petit Prince, semblent tout à faitsurnaturelles :

« Incroyable…,murmure Guillaume. Je n’aurais jamais cru que c’était si facile de rentrer dansun livre !

– Regardez,il y a des gens ! souffle Adi.

À quelquesmètres se dresse un grand rosier couvert de roses blanches. Trois jardiniersarmés de pinceaux s’affairent à les peindre en rouge. »

Cependant, il faut replacer cette dimension fantastique dansle contexte de la littérature : n’oublions pas que c’est un hymne aupouvoir des mots que nous livre Gudule. Ainsi, lorsque Guillaume fond en larmesdevant l’apparition du Petit Prince, ou assiste, terrifié, à la mort deGavroche dans les rues d’un Paris dévasté, nous pouvons envisager cesévénements surnaturels comme une volonté de faire reconnaître le pouvoircathartique et communicatif des mots. Guillaume, qui ne lisait que des bandesdessinées dans lesquelles les illustrations stimulent moins l’imagination etinvitent moins à prêter attention au texte, à la langue, se voit directementprojeté entre les lignes d’un roman et s’aperçoit que l’histoire qui lui estracontée semble plus réelle que toutes les bandes dessinées qu’il a jamaislues. Ainsi, ce triomphe de l’imaginaire sur le visible, représenté d’une façonallégorique, cette prise de conscience du pouvoir des mots, sont traduits parles diverses rencontres que Guillaume et Doudou font durant leur périple ausein des livres, et atténuent le côté fantastique, puisque la dimensionpédagogique des aventures semble toujours prendre le devant sur l’immersiondans un monde surnaturel. C’est d’abord au milieu de livres que l’on navigue,et non d’un univers baroque ou historique, ou surprenant à l’autre.

« “C’estaffreux, affreux !” sanglote Guillaume. Son émotion est telle qu’il oublie oùil est, ne sait plus où il va. Abandonnant Doudou, le voilà qui galope à sontour dans la rue. Près de Gavroche immobile, sous le soleil qui décline peu àpeu, il tombe à genoux. Aucun livre, jamais ne lui a fait tant de peine. »

De plus, les apparitions successives d’Idda puis d’Adi mettenten relief la façon dont une parole peut être mal interprétée, et souligne laforce, voire la dangerosité que recèle l’écriture. Idda, les membres inversés,les yeux affectés d’un strabisme, l’élocution peu facile, est le résultat desphrases bancales que tente de mettre maladroitement sur papier Guillaume,handicapé par ses difficultés à écrire. En tant qu’allégorie, elle est laprojection physique de ce que peut être un dialogue mal interprété ou undiscours pas suffisamment argumenté.

Enfin, le cheminement d’un livre à l’autre emporte nonseulement les quatre amis dans un univers de personnages et de fiction, maisleur montre également que des liens peuvent être tissés entre les œuvres,quelle que soit l’époque à laquelle elles ont été écrites. En effet, c’est lapetite Alice de Lewis Carroll qui donne aux adolescents le chemin à suivre, parle biais d’un cochon qui les place face à Poil de Carotte, victime du manqued’empathie de Mme Lepic qui lui reproche d’avoir des poux, problème dont lasolution se trouve dans l’un des poèmes de Rimbaud indiqué cette fois parDoudou… « J’ail’impression que les livres ont des passages secrets qui les relient les unsaux autres. »

Ainsi, la farandole de personnages se renvoie les uns auxautres les quatre jeunes gens. Ils semblent tous se connaître et ainsi, ilsmontrent qu’un ouvrage ne se limite pas à être lu mais à être comparé avecd’autres. Ceci crée un effet de solidarité, de communauté au sein de lalittérature, qui apparaît comme un immense univers à parcourir dans tous lessens pour en ressortir édifié d’une multitude de façons, en ayant été renvoyésans cesse d’un ouvrage à l’autre. L’irruption du fantastique semble donc avoirdavantage une visée didactique, très évidente, au premier plan, plutôt qu’unefin de divertissement qu’une simple plongée dans le surnaturel permet.

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