La Civilisation, ma mère !...

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Driss Chraïbi

Driss Chraïbi est un
écrivain marocain de langue française, né en 1926 à Mazagan, aujourd’hui El Jadida, ville côtière du Maroc, dans
une famille bourgeoise – son père
est un riche importateur de thé. À l’époque, seuls les fils de familles
privilégiées poursuivent leurs études dans le secondaire. À Casablanca, où il grandit, il étudie
donc au lycée français et s’habille
à l’européenne. À travers la lecture des classiques français – Lamartine, Hugo,
Musset –, il se rend compte notamment du hiatus entre la façon dont est
considérée la femme marocaine – à travers le destin de sa mère, interdite de
sortie pendant plusieurs décennies par son père, mère dont il est le seul
confident – et les schémas de pensée à l’étranger, où la femme peut être
chantée et sublimée.

En 1945, à dix-neuf ans, alors qu’il ne connaît rien de la vie comme
il le dira lui-même, ayant vécu dans deux mondes distincts aux horizons limités
– à la maison, où les fréquentations sont interdites, et au lycée –, il part
étudier la chimie en France. Il a alors le sentiment de
quitter un monde sclérosé, étouffé par les traditions et la religion qui mettent
tout le monde à genoux, un Maroc aux grands bourgeois inactifs et au peuple
léthargique, dans l’acceptation de son sort comme il l’analysera plus tard. Il devient
ingénieur en 1950 mais exerce de multiples
métiers avant de travailler en tant que tel. Entre autres pays il vivra un
temps au Canada où il enseignera la littérature maghrébine à l’université Laval
de Québec. Il sera aussi longtemps auteur-
producteur pour
France Culture.

 

Sa carrière
littéraire
commence en 1954, quand
paraît Le Passé simple, bien
accueilli par la critique française. L’histoire de la rébellion de Driss Ferdi
contre son père, riche et puissant, devient prétexte à un portrait peu flatteur
de la société marocaine, et même à une vive
critique de la société traditionnelle, de l’autorité du père, de la condition
de la femme, et du respect de la religion
qui s’apparente parfois à une
tartufferie. C’est un scandale au Maroc,
les intellectuels y voient une trahison, et Driss Chraïbi apparaîtra désormais
et pour quelque temps comme l’enfant
terrible de la littérature marocaine
. Comme l’œuvre paraît en pleine
indépendance du Maroc, c’est la presse de droite qui s’en empare, en France
comme de l’autre côté de la Méditerranée. Chraïbi doit même renier un temps son
roman, tant on l’accuse de faire le jeu des colonialistes. Il regrettera plus
tard son manque de courage. L’œuvre apparaît comme l’inauguration de la littérature marocaine moderne, le héros
n’incarnant pas un groupe mais figurant un individu
en lui-même, qui s’affirme avec sa subjectivité.
Souvent vue comme une révolte de l’auteur contre son propre père – ce qu’il a
démenti, l’œuvre lui étant dédiée, et la volonté de dialogue toujours présente
–, c’est surtout l’œuvre d’un jeune écrivain courageux, qui a osé s’exprimer
contre des inerties, pour l’évolution de son pays, sachant pertinemment qu’il
risquait de se mettre à dos toute une partie de sa population.

En 1955, le nouveau roman de Driss Chraïbi, Les
Boucs
, veut encore une fois dénoncer une réalité et exprimer
l’indignation de l’auteur qui la découvre tout juste, car c’est d’abord envoyé
par un journal pour un reportage sur le sujet de l’immigration que l’auteur découvre les problèmes qui y sont liés. Il
abandonne alors sa mission pour écrire tout un roman où il expose à travers le
destin de Waldik les rapports qu’entretient la France avec ses travailleurs maghrébins immigrés,
appelés des « boucs », leur déracinement,
et le racisme qu’ils subissent.
Alors ingénieur-chimiste, Driss Chraïbi avait décidé d’aller vivre parmi les
travailleurs nord-africains à Nanterre, où le ramadan semblait éternel tant il
fallait jeûner, puis à Aubervilliers. C’est la première œuvre à traiter ainsi
de l’immigration. Le style en est cru, incisif ; l’œuvre est construite
comme une épure, que l’auteur a voulu sans sentiment, sans humanité, au point
d’amputer la moitié du premier jet. Des décennies après, sa triste actualité
frappe.

En 1957 la mort de son père lui permet de
dépasser un certain sentiment de révolte. Le style de Driss Chraïbi est encore
incisif en 1961 dans La Foule où il se livre à une
peinture grotesque du général De Gaulle sous les traits d’un « pauvre type »,
en lequel une foule anonyme, sans grande ambition, se reconnaît, et qui
s’accroche au pouvoir coûte que coûte. Mais au fil de sa carrière, la
littérature de Driss Chraïbi se fera moins virulente, cependant que son regard
sur la société gagne en ironie, et que
le lyrisme poétique, même, ne lui est plus interdit. En témoigne la suite de Passé simple, Succession ouverte, en
1962, où la critique de la société marocaine perd en violence mais gagne en
mélancolie. Le passé apparaît démystifié, la pensée de l’auteur débarrassée des
idées reçues ; il semble alors avoir passé le cap d’une crise d’identité. L’œuvre
raconte la désillusion d’une jeune homme, le même Driss Ferdi que dans Passé simple, face au monde occidental,
où il n’a trouvé qu’angoisse et solitude, que vient percuter l’annonce de la
mort de son père. C’est alors l’histoire d’un retour au pays natal.

Dans Un ami viendra vous voir, en 1967, Chraïbi met en
scène une femme qui malgré les conditions de bonheur dans lesquelles elle
semble vivre, ressent un profond malaise. À
Abdellatif
Laâbi qui l’interrogeait cette année-là pour la revue Souffles, l’auteur répond que cette femme dont il parle a bien
quelque chose d’universel, et que la femme marocaine peut aussi s’y
reconnaître. Il dit dénoncer le tabou sexuel, et le carcan dans lequel grandit la femme, à qui l’homme ne sait pas
parler, ne sait pas donner du plaisir. Il dit avoir vu leurs maux alors qu’en
blouse blanche il visitait des cliniques psychiatriques. Il parle d’une
« humanité marécageuse » et évoque une « ère pré-humaine »
tant les consciences ont encore à évoluer. Il disait alors rêver d’une
littérature marocaine qui s’adressât à tout le monde, qui fût totale, un
véritable apport des écrivains marocains à la reconstruction après
l’indépendance.

Le roman le plus connu de Driss Chraïbi, La
Civilisation, ma Mère !…
, entre récit autobiographique et fable
engagée, paraît en 1988. C’est l’histoire d’une mère racontée par ses deux
fils, qui se relaient pour conter son émancipation, d’une femme gardienne des
traditions, comiquement confrontée aux objets de la modernité, qui ont pour
elle une dimension magique, à celle qui retourne à l’école, adhère aux
mouvements de libération des femmes, mais aussi de son peuple, du tiers monde, et
qui devient une féministe engagée au péril de sa vie.

L’œuvre
de Driss Chraïbi
se distingue par son aspect
protéiforme 
; d’un roman à l’autre, on change de sujet et le ton varie.
Son parcours littéraire est marqué par la discontinuité,
et la transgression, l’inauguration. Il ne cisèle pas ses
textes et se montre plus préoccupé par une esthétique de la vie que de la
littérature. Il a aussi écrit des romans historiques, qui ont rapproché sa
figure d’écrivain du Maroc, et plusieurs de ses dernières œuvres sont des romans policiers caractérisés par un registre loufoque, dont L’Inspecteur
Ali
, paru en 1991, qui illustre parfaitement la dimension humoristique
de l’auteur. Le cadre en est la ville de naissance de Chraïbi ; le narrateur,
Brahim, est un écrivain marié à une Écossaise – comme l’auteur dans la vie
réelle –, le célèbre créateur du personnage d’Ali, un étrange inspecteur assez
fanfaron et ne craignant pas la provocation. Ce premier tome de la série est
l’occasion d’un choc des civilisations entre les mœurs marocaines et celle du
couple de beaux-parents britanniques.

En 1998 Driss Chraïbi publie Vu,
lu, entendu
, une œuvre en forme de mémoires
où l’auteur retrace son existence qu’il entremêle à l’histoire de son pays et
du monde ; il évoque ainsi le Maroc colonisé, ses parents, les paysages
qui ont bercé ses dix-neuf premières années en terre africaine, le lycée
français où il a étudié, la Deuxième Guerre mondiale, les Américains à
Casablanca, le voyage vers la France une fois la guerre achevée, où il va
entreprendre des études de chimie mais surtout gagner du recul sur son passé et
son pays natal.

 

Driss Chraïbi meurt en 2007 à Crest
dans la Drôme, où il vivait avec son épouse, et où il aimait à se retrouver
avec des gens simples, « inintellectuels » comme il les qualifiait,
bien plus reposants à fréquenter, à ses dires, que ces gens perpétuellement
baignés de référence, que rassurait un jeu social que cet auteur sincère n’aimait
pas.

 

« Qu’était-elle, sinon une femme dont le Seigneur [son mari]
pouvait cadenasser les cuisses et sur laquelle il avait droit de vie et de
mort ? Elle avait toujours habité des maisons à portes barricadées et
fenêtres grillagée. Des terrasses, il n’y avait que le ciel à voir – et les
minarets, symboles. Une parmi les créatures de Dieu que le Coran a
parquées : “Baisez-les et les rebaisez ; par le vagin, c’est plus
utile ; ensuite, ignorez-les jusqu’à la jouissance prochaine.” Oui, ma
mère était ainsi, faible, soumise, passive. »

 

Driss
Chraïbi, Le Passé simple, 1954

 

« Et ce faisant, elle soliloquait, fredonnait, riait comme une
enfant heureuse qui n’était jamais sortie de l’adolescence frustre et pure et
ne deviendrait jamais adulte, en dépit de n’importe quel événement – alors que,
la porte franchie, l’Histoire des hommes et leurs civilisations muaient,
faisaient craquer leurs carapaces, dans une jungle d’acier, de feu et de
souffrances. Mais c’était le monde extérieur. Extérieur non à elle, mais à ce
qu’elle était, mais à son rêve de pureté et de joie qu’elle poursuivait
tenacement depuis l’enfance. C’est cela que j’ai puisé en elle, comme l’eau
enchantée d’un puits très, très profond : l’absence totale
d’angoisse ; la valeur de la patience ; l’amour de la vie chevillé
dans l’âme. »

 

Driss Chraïbi, La Civilisation, ma Mère !…, 1988

 

« Une appartenance
ethnique – voire un patronyme – n’est qu’une étiquette du langage, il me
semble. Ce n’est pas une identité. L’identité est ce qui demeure primordial le
long d’une existence, jusqu’au dernier souffle : la moelle des os,
l’appétit flamboyant des organes, la source qui bat dans la poitrine et irrigue
la personne humaine en une multitude de ruisseaux rouges, le désir qui naît en
premier et meurt le dernier. »

 

Driss Chraïbi, Le Monde d’à côté, 2001

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