La Civilisation, ma mère !...

par

La Mère

Au début du roman, la Mère atrente-deux ans. Le lecteur la découvre à travers les yeux de son fils cadet :« Elle était là […] me regardant à travers deux boules de tendresse noire :ses yeux. Elle était si menue, si fragile, qu’elle eût pu tenir aisément dansmon cartable. » C’est une femme ignorante de tout : « Personne ne luiavait rien appris depuis qu’elle était venue au monde. Orpheline à six mois.Recueillie par des parents bourgeois à qui elle avait servi de bonne. À l’âgede treize ans, un autre bourgeois cousu d’or l’avait épousée sans l’avoirjamais vue. »

Son mari la décrit ainsi : « Quandje t’ai épousée, tu avais treize ans. Orpheline depuis toujours. Aucunefamille. D’aucune sorte. Tu ne savais même pas ce que c’est qu’un œuf, commentle casser, comment le cuire, qui pouvait bien le pondre, chat, vache ouéléphant. »

Avant que ses fils n’entreprennentde la faire naître, sa vie se résume à ceci : « ceci est ma maison et j’ymourrai, celui-ci est mon époux, celui-ci est mon fils, celui-là mon autrefils, et tout le reste n’a jamais existé pour moi, m’est totalement inconnu. » Ellevit dans une « carapace d’ignorance, d’idées reçues et de fausses valeurs quila maintenait prisonnière au fond d’elle-même. » Elle ignore même tout de sonpropre corps : « À trente-cinq ans, elle comprit enfin pourquoi et comment elleavait des menstrues. Jusqu’alors, elle était persuadée qu’elle avait unemaladie « personnelle » dont il ne fallait parler à personne, pas même à sonépoux. »

Puis ses fils décident del’éveiller, de la faire naître à nouveau. Alors, sa vie bascule. Elle découvrequ’elle aime savoir, et par-dessus tout comprendre : « Elle avait une soifd’apprendre, d’assoiffé en plein désert, débusquant la vérité derrière lesmots, soulevant chaque mot comme une pierre pour voir ce qu’il y avait endessous, lézard, scorpion ou terre arable. » Cette femme que l’on a rencontréeignorante de tout, ne connaissant rien d’extérieur à sa maison, elle quiparlait à Monsieur Kteu, le magicien qui selon elle habite la radio, se met àlire, s’instruire, réfléchir, comprendre, argumenter, et quand elle croise uneidée ou un argument malhonnête, elle « raccompagnait le voleur ou leTartuffe jusqu’à la porte. »

Cet apprentissage la mène de lasujétion à l’indépendance et son parcours personnel épouse celui de son pays,le Maroc. Tant et si bien qu’elle devient une militante pourl’autodétermination : « À l’heure de l’Indépendance, ma mère était à bord de lalocomotive, et non dans un compartiment de première classe – encore moins dansle wagon à bagages. » Ce besoin d’indépendance la pousse à quitter foyer, mariet pays, pour aller se réaliser au loin, dans un plus grand espace, et lelecteur la voit, à la fin du roman, prendre le bateau pour la France.

Cependant, sa nature ne change pas: elle demeure d’une profonde gentillesse et d’une totale bienveillance,toujours prête à accueillir l’autre : « La légendaire hospitalité de ma mèrepouvait mettre à l’aise du fil de fer barbelé. » Sa gentillesse foncière est illustréepar son attitude envers les policiers en faction devant la maison familiale àla fin du roman : « Et chaque fois que nous rentrions, maman se faisait undevoir d’aller leur souhaiter bonne nuit dans leur car. » La mère est unpersonnage très attachant, très touchant, entièrement positif.

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