La Civilisation, ma mère !...

par

Un comique de la tendresse.

La lecture de La Civilisation, ma mère !… est plaisante, entre autres raisons grâce à l’humour de la narration. L’humour, c’est celui qui baigne le regard que posent les deux fils sur leur mère. Les scènes de la vie quotidienne se succèdent et Driss Chraïbi en livre une description dont le comique n’est jamais démenti. Ainsi, le roman s’ouvre sur la description de la tonte d’un mouton – un acte somme toute banal se transforme en une geste homérique, un combat entre un chevalier – la Mère – et un dragon – le mouton. L’arme de la mère : des ciseaux – « Vous savez bien : de ces célèbres ciseaux japonais des années 20, qui avaient le poids d’un chaudron, la taille d’un sécateur et qui, s’ils tombaient sur le carrelage, pouvaient gaiement se réduire en poudre. » Puis commence « la danse rituelle de la tonte », au cours de laquelle « l’animal dansait n’importe comment, sans aucun sens artistique » pendant que la mère essaie de tromper la vigilance de la bête en l’endormant de paroles : « Je n’aime pas la laine. Ce n’est pas bon la laine » et « brusquement elle faisait volte-face, bondissait sur l’animal et les redoutables ciseaux japonais faisaient entendre un cliquetis de fonte ». Et tout cela au milieu des éclats de rire des deux fils. Les scènes comiques se succèdent, à croire que la vie de cette mère et de ses deux fils est une cascade de rire ininterrompue.

La livraison d’un énorme poste de radio dans la maison à l’étroit escalier devient une scène biblique, annoncée par Nagib « de sa voix de fonte » ; les deux déménageurs poussent « des grondements d’ours s’entre-déchirant dans une caverne » ; ce sont encore deux archanges dotés d’armes divines – « Passe-moi les tenailles et le marteau » – qui triomphent en annonçant glorieusement : « Ça y est, les gars ! On l’a eu, ce salaud ! ». Là encore, c’est la tendresse perceptible pour les personnages, dans la narration, qui donne au récit cette distance pleine de rire et une force descriptive remarquablement efficace.

         À cet égard, la visite de la Mère au Général de Gaulle – que la sentinelle marocaine appelle Tougoul – est un chef-d’œuvre d’ironie comique. Pourquoi voir De Gaulle ? Pour lui dire que les peuples ont besoin de liberté, tous les peuples. Sans vraiment s’en rendre compte, la Mère vient réclamer l’indépendance du Maroc à celui qui incarne la puissance coloniale occupante. Et l’on voit une femme décidée exigeant de voir un des hommes les plus puissants du pays qui se retrouve à discuter de politique avec un simple soldat probablement analphabète mais grand connaisseur en dattes, pour voir apparaître enfin le Grand Homme que tous acclament. Tous, sauf la Mère : « De Gaulle ? […] C’est étrange. J’ai cru voir ton père. Il lui ressemble trait pour trait. »

Sous un vernis de légèreté, La Civilisation, ma mère !… décrit le profond et grave changement que vit le personnage principal, reflet de celui que vit son pays. Ainsi la force narrative n’exclut pas la légèreté, et inversement.

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