La conjuration des imbéciles

par

Ignatius J. Reilly

Agé d’une trentaine d’années, Ignatius est un étudiant en littérature médiévale. Erudit médiéviste, il rejette toute forme d’innovation et on le voit donc vivre en décalage avec la société moderne dans laquelle il se trouve. Son aspect d’étudiant intellectuel est en complète contradiction avec le portrait physique qu’en fait l’auteur. Il n’a rien d’un beau jeune homme bien fait, à lunettes, qui prend soin de lui-même, portant costume et cravate … comme le feraient les étudiants de sa génération. Ignatius est un personnage fascinant au physique exceptionnel. L’écrivain s’amuse à faire de lui un portrait caricatural, à commencer par son visage : ses yeux bleus et jaunes ainsi que ses grandes oreilles velues laissent penser à un être diabolique. Fort obèse, d’une laideur repoussante, il pue et rote souvent aussi. Ceci est sûrement du au fait qu’il boit, tout le temps, du Dr Pepper’s et aussi au fait qu’il ait des problèmes de santé. En effet, son anneau pylorique, très réactifs, le dérange souvent. Ses problèmes gastriques chroniques, qui font de lui un personnage hypocondriaque, relèvent non seulement de l’aspect physique d’Ignatius, mais également psychologique : à chaque fois qu’on lui parle de travail, son anneau pylorique se resserre, montrant la réticence de celui-ci à vouloir intégrer le monde professionnel.

Malgré lui, Ignatius se force à trouver du travail lorsqu’il se sent obligé de rembourser les dégâts provoqués par l’accident de voiture provoquée par sa mère alcoolique. « – Y faut qu'on paye ce bonhomme, Ignatius. Tu veux donc me voir en prison ? T'aurais pas honte si ta pauvre maman se retrouvait sous les verrous ? » (Propos de la mère)

C’est à travers le travail, le premier étant commis administratif dans une entreprise de jeans Levi’s, qu’il va faire connaissance de nombreux personnages, à la fois étranges et comiques, et là où le lecteur ressent la réelle évolution de ce personnage. Le travail l’exaspère : il change d’emplois aussi minables les uns que les autres et paraît stagner.

Ignatius J. Reilly est un personnage complexe car il présente deux personnalités complexes en lui. Son aspect extérieur laisse entrevoir un personnage guignolesque, de part de son physique, de la manière de parler. En voici un échantillon qui nous donne une idée sur son registre de langue, un peu trop familier, voire vulgaire: « Quel pensum! » « Tiens, prends ça, larve minable » « Où avez-vous pêché ce ragot calomnieux ? » « Immondices! »

Mais aussi de ses activités peu communes comme celle d’organiser – au sein même de l’entreprise où il travaille – une croisade pour la libération des Maures avec la collaboration d’Afro-Américains et, par la suite, un grand rassemblement d’homosexuels, l’objectif principal étant de défier Myrna, à la fois amie et ennemie d’Ignatius. Le lecteur perçoit, à travers la personnalité d’Ignatius, un personnage, à la fois, instable, paranoïaque, égocentrique et psychopathe. Même s’il semble rassembler tous les défauts du monde, le lecteur s’y attache forcément à mesure qu’il avance dans l’histoire car il prendra conscience qu’Ignatius est, en réalité, un homme faible, mal-aimé et mal-compris de son entourage, impuissant face à la succession d’initiatives qu’il entreprend mais qui tournent à l’échec. C’est à travers les écrits d’Ignatius contenus dans ses cahiers Big Chief que l’on ressent la présence d’un nouvel homme, celui d’un génie incompris. Ce décalage qui le place au-dessus des autres est accentué par ses lectures et réflexions de philosophes et théologiens anciens tels que Platon et Boèce qui le poussent vers le rêve d’un monde libéré des « dégénérés et semi-mongoliens » qui l’envahissent. Cet aspect de la personnalité du personnage principal nous fait automatiquement penser à l’auteur même du roman, John Kennedy Toole dont l’apparence superficielle d’un écrivain raté cachait, en réalité, de grands talents littéraires. Même si Walker Percy fait de lui « un extraordinaire cochon, un Oliver Hardy fou, un don Quichotte gras, un Thomas d’Aquin pervers, … », n’oublions pas que Toole a fait de son personnage, un héros unique et complexe, une première dans l’histoire de la littérature américaine. « Décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal ».

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