La douce empoisonneuse

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Arto Paasilinna

Arto Paasilinna est un écrivain finlandais né
en 1942 à Kittilä en Laponie
(Finlande). À sa naissance, sa famille est en train de fuir Petsamo, sa région
d’origine, sur les bords de l’océan Arctique, qui deviendra russe l’année
suivante ; en effet, un exode des populations a lieu face à l’avancée des
troupes soviétiques. L’écrivain dira plus tard que la fuite aura marqué son
œuvre avec sa vie.

Le jeune Arto doit se confronter tôt à des
métiers manuels : bûcheron, ouvrier agricole. Cependant, en 1962, à vingt ans, il reprend ses
études, toujours en Laponie, et devient journaliste. Il travaillera ensuite pour
un quotidien régional et amorce ainsi ses allers-retours entre forêt et ville.
Son métier de journaliste et de rédacteur en chef pour plusieurs périodiques le
pousse à s’intéresser à nombre de sujets divers, et il le considèrera plus tard
comme un bon entraînement, mais en 1975
son travail lui paraît relativement superficiel, manquant de sens. Il vend
alors son bateau pour financer la rédaction du roman qui lui fera connaître le
succès, Le Lièvre de Vatanen (
Jäniksen vuosi, littéralement
« L’année du lièvre »). Dès lors, il pourra se consacrer à l’écriture,
mais il poursuivra en parallèle une activité de journaliste, et notamment de
chroniqueur à la radio finlandaise. Jusqu’en 1988 il collabore aussi à
plusieurs journaux et revues littéraires.

Le
Lièvre de Vatanen
ne sera traduit en français qu’en 1989 mais il s’en vendra
encore plus qu’en Finlande. Le roman est souvent décrit comme une fable
écologique pleine d’humour. Le personnage principal est un journaliste dont la
vie va connaître un tournant dès lors qu’il percute un lièvre en voiture. L’événement
devient prétexte à quitter son ancienne vie pour s’occuper de l’animal, et le
voilà qui parcourt la Finlande du sud au nord au gré d’une plongée toujours
plus profonde dans la nature. Il fera sur sa route des rencontres pleines de
sel dont celle d’un pasteur, de militaires, d’un corbeau et d’un ours.

Dès ce premier succès le style d’Arto Paasilinna
est perceptible : celui d’un mélange entre une narration soutenue,
palpitante, d’un registre picaresque, et un humour puissant, tour à tour
doux-amer, grinçant et burlesque, qui sert souvent une satire – néanmoins
pleine de légèreté – de la vie moderne. Les romans de l’auteur sont parcourus
de personnages étonnants représentatifs de tous les coins de la Finlande, et la
nature y tient une place prépondérante, due aux expériences de jeunesse de
l’auteur dans les bois. Le point de vue est toujours celui d’un homme d’âge
moyen sur la vie quotidienne en Finlande, et surtout dans la Finlande rurale.
Notons que l’auteur, autodidacte, ne parle aucune autre langue que le finnois
et que ses personnages comme celui qu’il est en tant qu’auteur sont souvent considérés
comme parfaitement représentatifs du type finnois, et de cette sorte de
courage, de détermination, de ténacité qu’on appelle là-bas « sisu ».

Malgré son « régionalisme », l’œuvre
d’Arto Paasilinna sait cependant parler au monde, et le faire rire. Son
inclination vers la nature ne fait en rien de lui un penseur rétrograde,
conservateur ; au contraire, ce sont des formes modernes de la
superstition, du fanatisme qu’il combat, qui se manifestent dans la fascination
d’une époque pour des valeurs matérialistes et la technologie, lesquelles viennent
buter contre le prosaïsme, la bonhomie rieuse d’un auteur dont l’œuvre se veut
iconoclaste bien que légère, rabelaisienne dans ses aspects picaresques et son
absence d’illusion.

L’œuvre d’Arto Paasilinna a ce trait commun
avec une bonne partie de la littérature venant d’Europe du Nord qu’elle repose
énormément sur l’humour et l’ironie, formes de fuite qui ne sont pas sans
rapport avec la situation de la Finlande, coincée entre le modèle suédois et
l’ex-bloc soviétique, mais encore, comme c’est le cas pour beaucoup des pays de
cette région, avec un flottement entre un repli sur la tradition et l’adhésion
à un Occident au modernisme décomplexé, qui se veut très ouvert sur le monde.
Cela mène les auteurs finlandais comme Paasilinna à broder leurs récits autour
des motifs communs d’un homme moderne victime de solitude, d’un sentiment
d’exclusion et de perte d’identité.

Arto Paasilinna est un écrivain prolifique qui
aura publié entre 1972 et 2009 quasiment un roman par an. Les traductions en
français sont cependant aléatoires et dépendent du bon vouloir de Denoël qui
traduit un des anciens romans de l’auteur environ une année sur deux. Parmi sa
fratrie de sept frères et sœurs, l’on compte quatre écrivains dont l’un a même
été élu député européen.

Parmi les autres œuvres de Paasilinna figure La
Forêt des renards pendus
(1983, traduite en français en 1994), qui a
nouveau met en scène des personnages aux marges de la société : des
gangsters se disputant le magot dissimulé par l’un d’eux sous un tas de fumier
dans sa ferme pendant que ses complices sont en prison, mais encore un major
défroqué, puis une vieille dame craignant de finir à l’hospice et des femmes de
petite vertu, lesquels vont redécouvrir ce qu’ils sont au gré d’une nouvelle
plongée dans la nature du grand Nord, ses espaces blancs parcourus de traîneaux
et de chiens sauvages.

La Douce empoisonneuse
(1988, traduction française en 2001) relève du thriller burlesque. Ici la
vieille dame, la veuve d’un colonel au centre de l’œuvre, n’a rien d’une
victime et parvient à tenir tête, soldate increvable, à trois tristes sires saoulards
et misogynes qui la harcèlent. Derrière l’humour et les couleurs vives du
récit, se dessinent néanmoins le constat d’une jeunesse finlandaise en déshérence,
et la dénonciation d’une police laxiste et de la perte des valeurs
traditionnelles. L’œuvre, même si elle est parcourue d’une haine farouche,
relève de la farce et son ton reste enjoué de bout en bout.

La Finlande figure en bonne place dans la
triste liste des pays aux plus forts taux de suicide. Dans Petits suicides entre amis (1990,
traduction en 2003), Arto Paasilinna se saisit de ce problème social et
parvient à transformer l’envie de suicide de deux hommes qui se retrouvent par
hasard dans une même grange pour accomplir leur dernier geste en une aventure loufoque
– forcément parcourue d’humour noir – à bord d’un car de tourisme où prennent
place quelques dizaines de suicidaires qui vont traverser la Finlande et se
rendre jusqu’au Portugal après une annonce passée dans un journal qui les a
réunis.

Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen (1995,
traduction en 2007) fait quelque peu écho au Lièvre mais cette fois, c’est un ourson auquel s’attache un
pasteur, d’abord reçu de ses ouailles comme un cadeau empoisonné. Sa vie
battait déjà de l’aile mais alors que le pasteur se replie avec l’animal dans
la tanière qu’il lui a construite, tout s’effondre et Huuskonen part avec son
ours dans un de ces périples coutumiers de l’œuvre de Paasilinna, qui passera
notamment par la mer Blanche, la Crimée, Israël, Malte et Southampton. Le
personnage de l’ours, très savant, apparaît comme tout à fait burlesque.
L’œuvre est particulièrement appréciée de ses lecteurs pour son effet
antidépresseur.

 

Arto Paasilinna est désormais un des écrivains
finlandais les plus lus dans le monde. Plusieurs de ses livres ont été adaptés
au grand écran et l’on dit souvent de ce « romancier comique » qu’il
a grandement participé à accroître mondialement l’intérêt pour la production
littéraire finlandaise.

 

« Un ingénieur des ponts ressemble trait pour trait à tout
autre Finlandais amoureux : il a sur le visage une expression d’une incroyable
stupidité, sa bouche se tord, un semblant de chanson monte vers le ciel, son
regard erre dans les broussailles et il roule à bicyclette sur le côté gauche
de la route. »

 

Arto Paasilinna, Un homme heureux (1976, traduction de
2005)

 

« Le reste du groupe,
par contre, commençait à douter de l’utilité d’un suicide collectif. Les uns
après les autres, plusieurs des désespérés s’étaient aperçus que le monde était
tout compte fait un endroit agréable et que les problèmes qui leur avaient paru
insurmontables dans leur mère patrie paraissaient minimes vus de l’autre
extrémité de l’Europe. Le long voyage en compagnie de camarades d’infortune
leur avait redonné envie de vivre. Le sentiment d’une même appartenance avait
consolidé leur confiance en soi et sortir de leur univers étriqué leur avait
ouvert de nouveaux horizons. Ils avaient pris goût à la vie. »

 

Arto Paasilinna, Petits suicides entre amis (1990, traduction de 2003)

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