La leçon

par

La dénonciation par l'absurde

Le théâtre de l’absurde traite souvent dethèmes plus profonds qu’il n’y paraît, que seul un lecteur ou un spectateuraverti est apte à comprendre. Derrière l’humour se cache une véritable satirede l’absurdité de la condition humaine et de la vie. Dans La Leçon, Ionesco aborde les thèmes de l’éducation et du pouvoir.

 

A. L’éducationinadéquate

 

Plusieurs choses sont ici moquées ;tout d’abord, est mise en avant l’absurdité de certaines connaissancesdemandées, ou plutôt du faible niveau qui est aujourd’hui exigé même dans desclasses avancées : « Un et un font deux. Le Professeur (émerveillépar le savoir de l’Élève) : Oh, mais c’est très bien. Vous me paraisseztrès avancée dans vos études. Vous aurez facilement votre doctorat total,Mademoiselle. » Des bêtises sont également proférées sans être à aucunmoment amendées, ce qui montre l’absence d’intérêt pour l’apprentissage d’uncertain savoir mais aussi l’absence de connaissances concrètes de la part del’enseignant : « pourriez-vous me dire, Paris, c’est le chef-lieu de…Mademoiselle ? – Paris, c’est le chef-lieu de…  la France ? – Mais oui,Mademoiselle, bravo, mais c’est très bien, c’est parfait. »

Le manque de pédagogie de la part del’enseignant est également tourné en dérision. En effet, le Professeur semontre incapable d’expliquer la soustraction à la jeune fille, peu importentles phrases qu’il emploie : « – Non. Vous en avez deux, j’enprends une, je vous en mange une, combien vous en reste-t-il ? – Deux.– J’en mange une… une. – Deux. – Une. – Deux. – Une !– Deux ! – Une !!! »

L’élève ici n’est pas valorisé pour ce qu’ilsait mais pour ce qu’il ne sait pas, ou plutôt sait mal. Celui qui possède lesavoir, c’est le professeur ; étaler ses connaissances quand on est élèveest mal perçu : « – Phonèmes… – J’allais vous le dire. N’étalezdonc pas votre savoir. Écoutez, plutôt. »

Le manque d’autorité naturelle, l’impuissancedu corps enseignant à travers le recours à des méthodes contestables comme laviolence verbale ou la menace – avant la violence physique la plus absolue, quidit assez leur absurdité – sont aussi montrés du doigt : « Pasd’insolence, mignonne, ou gare à toi… » ; « N’interrompezpas ! Ne me mettez pas en colère ! Je ne répondrais plus de moi. »

Quand on en vient à la violence physiqueproprement dite, la pièce – et l’éducation – se transforme en farce ; personnen’a plus de respect pour quoi que ce soit, ni pour la connaissance, ni pour l’enseignant :« – Silence ! Ou je vous fracasse le crâne ! – Essayez donc !Crâneur ! Le Professeur lui prend le poignet, le tord. »

 

B. Lepouvoir

 

Le Professeur est ici mis en position deforce ; il a tout pouvoir sur l’élève et se permet absolument tout, entreles menaces, la torsion du poignet puis le meurtre. Manquant d’autorité,il use de la force verbale et physique, ce qui est de plus en plus remis enquestion, jusque dans ses moindres manifestations, dans une société quicommence à mieux comprendre les ressorts de la violence après les deux conflitsmondiaux.

Le professeur considère son élève comme unesimple chose puisqu’il refuse de l’écouter quand elle se plaint de douleurs auxdents. Ses sentiments n’ont pas d’importance : « – Ça va ! Çava ! J’ai mal… – Aux dents ! Dents ! Dents !… je vaisvous les arracher, moi ! ». Cela relève d’une maltraitance commune,même si sa visibilité est ici accentuée, car l’enfant ne bénéficie absolumentpas du même statut que l’adulte en termes de crédibilité, et Ionesco sembledénoncer ici un manque d’écoute des besoins réels de l’enfant, au profit d’unbourrage de crâne qui apparaît soudain comme accessoire.

Par ailleurs, on observe une certainelubricité dans l’œil du professeur : « Il se frotte tout le temps lesmains ; de temps à autre, une lueur lubrique dans les yeux, vite réprimée.[…] les lueurs lubriques de ses yeux finiront par devenir une flammedévorante ». C’est de désirs frustrés, refoulés que parle icil’auteur. Le Professeur finit par tuer l’objet de ses désirs, qu’il ne parvientjamais à conformer intellectuellement selon son bon vouloir, et qu’il ne peutpas même utiliser physiquement comme objet de jouissance.

Le vieil homme prend de plus en plus le dessussur son élève, n’en faisant plus qu’une chose inerte entre ses mains : « leProfesseur deviendra de plus en plus sûr de lui, nerveux, agressif, […]jusqu’à se jouer comme il lui plaira de son élève, devenue, entre ses mains,une pauvre chose. ». Le rapport dominant / dominé est très présent,bien qu’il s’inverse au cours de la pièce. Si le professeur ne semble pas avoirbeaucoup de pouvoir au départ, celui-ci va peu à peu prendre de l’ampleurjusqu’à écraser son élève par sa force, la réduisant à une poupée entre sesmains. Cela lui permettra de la tuer facilement, sans que la jeune fille nemontre de résistance. S’il ne peut en faire facilement son égal, le Professeurtransforme donc son élève en une chose soumise, passive, plongée dans une« servitude volontaire ».

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