La légende des siècles

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Présentation et genèse du recueil

Après Les Châtiments et Les Contemplations, qui tous deux ouvraient des voies nouvelles à la poésie hugolienne – le premier recueil en amenant au niveau de l’art la vitupération qui d’habitude en reste au pamphlet vite oublié, le deuxième en canonisant le deuil et une vision de l’univers qui en découle –, Victor Hugo espère continuer dans la lignée de la fin des Contemplations, où d’immenses poèmes métaphysiques joignent les cordes de la poésie à la voix de la philosophie. L’éditeur d’Hugo, Hetzel, déjà inquiet de l’inclusion de ces poèmes dans le précédent recueil, est encore plus effrayé à l’idée de publier des livres épiques dans la même veine, et convaincra Hugo d’abandonner Dieu et La Fin de Satan pour le rediriger vers l’idée d’une série de « petites épopées », qu’Hugo avait mentionnée en 1848. Le pauvre Hetzel ne pouvait soupçonner que ces épopées dites « petites » se mueraient en une œuvre à l’ambition démesurée : celle de raconter toute l’histoire de l’humanité, des débuts bibliques à un futur anticipé, d’une façon à la fois crue et visionnaire, tentant de prouver le progrès inéluctable de l’espèce, qui risque d’être tout aussi hors normes que les poèmes épiques abandonnés. Mais ne plaignons pas trop l’éditeur : la première série de La Légende des siècles sera un succès immense, marquant la mémoire du lectorat (Baudelaire et Flaubert entre autres ne tariront pas d’éloges à son sujet).

 

Il y aura trois séries, ainsi qu’une édition collective problématique :

 

La première série est publiée en 1859, en deux volumes, et comprend une notice spécifiant qu’elle n’est qu’un commencement, même si Hugo insiste sur le fait qu’elle est complète en soi. Il faudra attendre 1877, la 75e année d’Hugo, pour voir naître la nouvelle série. Celle-ci sera moins lue, moins appréciée ; le bruit qui s’en fait l’écho se rapporte plus à la personne d’Hugo, légendaire depuis son retour en France. La dernière sériede 1883 sera encore moins bien reçue ; on y verra l’œuvre d’un vieillard qui ne peut s’empêcher d’écrire et qui ne publie que des textes faciles. C’est le dernier cri du romantisme, qui est maintenant dépassé. La dernière série est en fait moins apparentée aux deux autres : c’est un recueil de textes écrits précédemment plutôt que conçus comme un complément. On a eu tort d’y voir le babillage d’un ancêtre qui ne sait pas se taire : victime d’une congestion cérébrale en 1878, Hugo n’écrivait presque plus. La diminution de ses forces physiques et intellectuelles élucide la problématique de l’édition collectiveparue quelques mois seulement après la publication de la dernière série. Contenant tous les poèmes des trois séries, mais réorganisés en vue d’y créer une logique, l’édition collectivedétruit la logique interne qui conduisait ces trois séries. Ce faisant, elle donne l’impression qu’Hugo avait toujours envisagé une fonte finale de La Légende, et que la réorganisation est voulue, ce qui détonne avec la préface de la première série où l’auteur insistait sur l’unicité de l’œuvre bien qu’il lui annonçait une suite. L’affaiblissement d’Hugo laisse planer le doute sur la question de savoir si l’édition collective répond vraiment à son intention, ou s’il a laissé faire d’autres personnes.

En 1857, cependant, lorsqu’Hugo signe son contrat pour la publication des « petites épopées » avec Hetzel, l’auteur est au faîte de son pouvoir. Il a déjà laissé sa marque sur la littérature française : il a rajeuni le théâtre, il a ouvert de nouvelles voies à l’alexandrin, il a prêché le romantisme, il a donné un des plus grands romans historiques de la littérature mondiale avec Notre-Dame de Paris. De son exil à la suite du coup d’État du 2 décembre 1852, il a livré la plus grande œuvre de la poésie engagée, le cinglant recueil des Châtiments. Cet exil volontaire (il a beau essayer, on refuse de l’arrêter au cours du coup d’État) agrandit sa réputation morale, et fera d’ailleurs de lui une légende, d’autant qu’il refuse de le rompre avant la chute de Napoléon III. Il l’a doublé des Contemplations, recueil plus lyrique et comprenant surtout des poèmes écrits au cours des quinze années précédentes, qui lui permet d’offrir un mémorial à sa fille Léopoldine, décédée dans un accident en 1843.

Ensemble, ces deux recueils représentent les réactions d’Hugo face aux deux événements les plus marquants de sa vie : la mort de sa fille et son horreur face à la prise de pouvoir par la violence de Napoléon III, le menant à s’exiler pour plus de vingt ans de la France. Ces deux événements, ou du moins les réactions d’Hugo, sous-tendent La Légende des siècles. Si Les Châtiments dressaient un réquisitoire contre un tyran particulier, La Légende fulminera contre les tyrans de tous les temps ; et si la fin des Contemplations montre la progression d’Hugo dans le deuil de sa fille vers la contemplation métaphysique du monde tout entier, les nouveaux poèmes auront aussi une intention philosophique née de cette contemplation. Hugo insistera là-dessus dans sa préface de la première série, où il note la parenté de La Légende des siècles avec les deux épopées incomplètes, La Fin de Satan et Dieu.

Mais tout en fondant ainsi tout ce qu’il a fait auparavant – non seulement en sa poésie, mais avec l’histoire qui lui a donné Notre-Dame de Paris et le sens dramatique qui a fait le succès de ses pièces –, Hugo s’engage dans une voie nouvelle : celle de l’épopée et de l’écriture épique. Compte tenu de ses immenses dons d’auteur, il n’est pas surprenant qu’il en soit sorti victorieux : on considère souvent La Légende des siècles comme la seule épopée française réussie depuis La Chanson de Roland. Dans La Légende, Hugo reprend le ton monumental de Dieu et de La Fin de Satan, surtout dans la pièce « La Vision qui a inspiré ce livre », que Hetzel refusera comme préface et qui ne sera publiée que dans la deuxième série. Mais il sait aussi varier le ton selon l’histoire particulière qu’il raconte, et La Légende des siècles peut servir comme seule preuve nécessaire des moyens dont disposait Hugo. L’épopée de l’humanité est aussi une épopée de la poésie française. Mais l’épique ne se résume pas au talent de manier les mots ; l’épopée demande aussi un sujet vaste.

Depuis l’Antiquité, l’épopée, qui se centre sur l’histoire, est considérée comme la forme la plus noble et la plus difficile pour un poète ; c’est un style auquel on accède après un long apprentissage. Cette impression se retrouve aussi à l’époque d’Hugo dans le monde de la peinture académique, où les sujets historiques deviennent des tableaux aux dimensions grandioses, tout comme à Paris un compositeur n’est rien s’il n’a pas écrit un grand opéra. Il faut voir Hugo dans ce contexte pour comprendre ce qu’il accomplit avec La Légende des siècles. En entreprenant de conter l’histoire de l’espèce humaine tout entière, Hugo se donne pour sujet la plus vaste des fresques.

Mais au lieu de se concentrer sur un seul événement, comme le doivent nécessairement les tableaux, ou sur un seul personnage, comme le font d’habitude les grandes épopées – Énée pour l’Énéide de Virgile, Ulysse pour l’Odyssée d’Homère –, Hugo fragmente son attention, choisissant de-ci de-là des épisodes qui lui permettent de tracer le fil conducteur qu’il désire. C’est l’histoire d’une idée plutôt que d’un homme, l’idée du Progrès. Mais pour montrer ce que surmonte le progrès, le poète traduit un passé barbare où brillent seulement quelques hommes. Il s’agit, selon son biographe Graham Robb, d’une histoire du monde pour enfants telle que l’aurait écrite le marquis de Sade. C’est un peu gros, car le divin marquis n’aurait jamais admis l’idée du progrès, mais aurait plutôt insisté sur le naturel de cette misère. Hugo, cependant, est fondamentalement un optimiste, même s’il vit des heures très noires en contemplant le monde. Il raconte donc une histoire progressiste de l’humanité, où les générations se succèdent en s’améliorant.

On lui en a d’ailleurs voulu ; à une époque où l’archéologie devient une véritable passion nationale, on lui reproche d’avoir recréé les civilisations anciennes pour faire valoir ses propres idées plutôt que de véritablement les comprendre. Il y a là dissonance entre l’intention du poète et l’attente du lecteur. Un autre problème se dresse, surtout à partir de la première série, lorsqu’Hugo abandonne quelque peu le récit pour ses méditations. Hugo est meilleur poète que philosophe ; il y en a beaucoup pour dire que ses poèmes métaphysiques donnent bien plus l’impression de penser qu’ils ne le font vraiment, surtout dans son rôle prophétique. La langue admirable cache parfois une certaine absence de matière. Qui plus est, voir Hugo se proposer comme patriarche et prophète peut faire grincer des dents. On ne peut dissocier l’œuvre de l’homme ; vrai romantique, Hugo est un égoïste de premier rang, possédant une assurance de soi et une foi en ses propres talents frisant l’outrecuidance. Si l’on ne peut nier son talent à la plume, le voir transposer cette assurance dans le domaine de la pensée pose problème.

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