La légende des siècles

par

Le prophète : « La Vision », « Vingtième siècle », « Hors des temps », « Abîme »

L’autre aspect de l’égoïsme d’Hugo qui peutheurter, c’est ce rôle de prophète qu’il s’arroge tout comme il en vêt labarbe. Mais il est impossible de savoir s’il s’agit là simplement d’un goût ou dela question de vouloir utiliser ses dons : personne au XIXesiècle, du moins en France, n’est capable de la grandeur d’effet d’Hugo. Àl’écrit, il peut égaler ce que fait Berlioz dans ses compositions les plusextravagantes. C’est une des cordes à son arc, et comme il peut en jouer commepersonne d’autre, il ne s’en prive pas.

Dès le poème censé être le premier de tous,mais qui ne sera publié qu’au début de la deuxième série (bien qu’il prenne saplace dans l’édition collective), Hugo démontre la portée de ses moyens :

 

« J’eus un rêve : le mur des sièclesm’apparut.

C’était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d’inquiétude,
Un édifice ayant un bruit de multitude,
Des trous noirs étoilés par de farouches yeux,
Des évolutions de groupes monstrueux,
De vastes bas-reliefs, des fresques colossales […]. »

(« LaVision d’où est sorti ce livre »)

 

L’ampleur de l’image se marie à l’ampleur duregistre. C’est un texte à lire à haute voix, un texte sonore qui noiel’imagination. De plus Hugo annonce dès ces premiers vers qu’il n’a pasl’intention de coller aux règles communes de la versification. Non seulement lepremier vers a-t-il sa césure au quart de la ligne plutôt qu’à la moitié, mais laphrase qu’il entame est en elle-même une strophe complète. Hugo impose lesilence après l’annonce du rêve qui sera son thème, laissant se développer dansla pensée la largeur de l’image. Tout le poème s’y résume. C’est seulementaprès un vers et un silence qu’il nous donne un alexandrin, rattaché au premiervers par sa rime mais commençant véritablement le poème.

Une grande partie de la stylistique du recueilse résume aussi dans ce premier poème : cette accumulation d’imagessurréelles donne un aperçu de la dimension imaginative qu’auront les poèmes, etles listes de noms et de lieux qui composent la deuxième partie de « La Vision d’où est sorti ce livre »deviendront habituelles au cours de la lecture.

Le thème aussi est annoncé. Tout comme ilexplique que la légende sera en fait une collection éparse d’histoires – desdébris ramassés de la ruine de ce mur –, le poète nous dit qu’il s’agira de« la confrontation / De ce que nous étions avec ce que nous sommes ».Le mal et le bien ne peuvent être dissociés ; l’écroulement du mur, quiest l’œuvre de l’espèce humaine, est dû à la Fatalité et à Dieu ; et lacontemplation de tous ces siècles passés permettra au poète d’envisager lefutur.

Ce futur apparaît dans Vingtième siècle,dans le Léviathan duquel on peut voir, si l’on veut, une préfiguration de JulesVerne. Hugo, cependant, prêche moins la vertu des progrès scientifiques, quipeuvent ne signifier que l’orgueil de l’homme, qui sombrera. Le futur del’espèce est plutôt dans les airs ; les humains s’élèveront, trèslittéralement, mais moins physiquement que moralement. En rejoignant les cieux,ils risqueront de devenir anges ; mais en revenant, ce seront encore deshommes, mais des hommes purifiés. La tache originelle sera effacée, etl’humanité deviendra ce qu’elle aurait toujours dû être. Il s’agit donc d’uneutopie généralisée, où les distinctions entre humains s’évanouissent.

Pourtant cette vision optimiste ne vient pasclore la première série. Bouclant la boucle, « Hors des temps » évoque le premier poème (qu’à lapublication originale le public n’aura pas lu). Faisant écho au premier vers,l’ultime poème du premier recueil débute avec le poète visionnaire :« Je vis dans la nuée un clairon monstrueux », clairon qui présenteune étrange ressemblance avec le mur des siècles, car toute l’histoire a laissésa trace sur l’instrument. Mais ce n’est plus ici l’histoire que contemple Hugo,c’est sa fin. Cette vision du Jugement dernier demeure curieuse, car enfin leclairon ne sonne pas ; une main s’étend vers lui, mais on ne sait pas sic’est pour le prendre et le faire sonner, ou pour en effacer la menace.Peut-être est-ce simplement qu’Hugo envisage de continuer La Légende, etqu’avoir détruit le monde poserait des problèmes pour oser continuer ;peut-être ne se sentait-il pas les moyens de l’évoquer (ce qui semble peuprobable) ; ou alors ne désire-t-il pas, simplement, aller jusqu’aupessimisme de la destruction totale, tout en ressentant le besoin de lamentionner dans un livre qui va du début à la fin des temps. Après tout, letout commence après la création, pas au moment de celle-ci ; il n’est quejuste de terminer un moment auparavant.

Mais dans l’édition collective, le tout ne setermine pas par « Hors des temps »,mais par « Abîme »,poème venant clore la deuxième série. Les difficultés de savoir si Hugo estresponsable de l’ordre final ont déjà été évoquées, mais cette nouvelle suitevaut la peine d’être prise en considération.

« Abîme » aurait dû se retrouver dans le premierrecueil, mais jugé trop singulier, il fut déplacé vers le second. Ici aussiapparaît le thème de l’hybris, ainsi que celui de la petitesse deschoses humaines. Mais alors que « LesSept Merveilles du monde » et « L’Épopée du ver » évoquaient la faiblesse de l’homme faceau temps, Hugo insiste ici sur l’espace, la dimension microscopique de l’êtrehumain face à l’univers. C’est en fait une fin bien plus subtile et plus oséeque celle que formait « Hors destemps ». Car après avoir évoqué toute l’histoire humaine, Hugo ose laréduire à néant. Dire que l’être humain n’est que poussière, c’est dire quetout ce que contient La Légende des siècles l’est aussi. Alors que le clairondu Jugement dernier se centre sur l’humanité et en fait l’axe de l’univers, « Abîme » suggère que les humainsne sont au centre de l’univers que parce que c’est ainsi qu’ils l’aperçoivent ;il ne manque que des extraterrestres pour compléter cette vision qui anoblit lanature au détriment de l’espèce. C’est une vision majestueuse qui offre encoreune fois la preuve de la maîtrise d’Hugo pour ce qui est de l’imagerie à grandeéchelle, mais aussi du fait qu’il sait comment y répondre. Hugo sait qu’il repoussequelquefois les limites du ridicule, mais il lui faut exagérer pour que ledernier vers de tous fasse son effet. Car Hugo sait donner la grandeur avec unsimple alexandrin : « Jen’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre », dit Dieu, et toutest fait. La majesté de Dieu tient dans ce vers, moins dans la beauté qui luiest propre que dans son contexte. La figure de Dieu n’a pas besoin dedescriptions ronflantes de son pouvoir ; il pourrait tout balayer d’uncoup, et cela suffit. Mais pour que cela fasse son effet, il faut l’ampleur etl’orgueil des descriptions précédentes. Tout l’échafaudage de l’univers serévèle être là pour servir de support au pouvoir de Dieu ; sans lacréation, son pouvoir est invisible, et pourtant ce pouvoir tient moins dans lefait d’avoir créé que dans la possibilité de dé-créer, tout comme sa bontétient dans ce qu’il ne le fait pas. Shakespeare exauçait « ceux qui ont lepouvoir de faire mal, mais refusent de le faire » ; Hugo nous donneun tel Dieu.

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