La légende des siècles

par

L’écriture engagée

Ayant dénoncé Napoléon III dans LesChâtiments, Hugo se propose de montrer que ce n’est pas seulement cedictateur-là auquel il s’oppose : c’est tous ceux auxquels il l’assimile,les Césars, Borgias et Mourads de ce monde. Mais malgré toute sa verve, ilprouve aussi qu’un auteur ne peut pas venir tout seul à bout d’une dictature,surtout celle qui s’exerce sur une société qui l’accepte. Toutes lesfulminations d’Hugo n’y changeront rien. Il ridiculise le nouvel empereur, illui inflige à jamais le nom de « Napoléon le Petit », maisl’exécration distillée dans les vers des Châtiments n’aura aucun effetsur la réalité politique. Il faudra attendre une guerre désastreuse pour que lacible d’Hugo se voie déchue de son trône.

On oublie souvent à quel point le coup d’Étatdu 2 décembre fut sanglant. Il y a une tendance à n’y voir qu’unerégularisation des choses, un changement de style ; après tout, c’est leprésident de la République qui se porte au pouvoir… Ce fut pourtant unvéritable coup militaire, où le changement s’imposa à coups de baïonnettes.Quand Hugo se soulève contre la tyrannie, c’est qu’il l’a connue, en a vu leseffets. À l’opposé de ce que fit son oncle le 18 brumaire, celui qui serabientôt Napoléon III ne jette pas simplement un gouvernement par la fenêtreavant de recenser les acclamations du peuple, il réprime sauvagement tous ceuxqui s’engagent dans la rue pour protester contre son acte. Il y aura plusieurscentaines de fusillés, plus de 25 000 arrêtés. Il est vrai qu’il n’étaitpas dans les intentions du nouveau Napoléon de faire tuer qui que ce soit, maissi Hugo le diabolise peut-être un peu trop, il n’en demeure pas moins que lesdébuts du Deuxième Empire se plaçaient sous le signe d’une sanglanterépression. D’ailleurs, Hugo ne pardonne pas non plus le 18 brumaire au premierNapoléon : c’est cette prise de pouvoir violente qui, selon Hugo, a causéla chute de l’empereur ; c’est le crime qu’il a dû expier. De mêmeNapoléon III expie son coup d’État en perdant la bataille de Sedan, et ainsison trône. Même là, Hugo ne pardonne pas : ce n’est pas un hasard si son Histoired’un crime, qui raconte le 2 décembre, est publiée en 1877, la même annéeque la deuxième série de La Légende des siècles, celle qui révèle leplus les réactions d’Hugo face aux événements récents. Même après la chute d’untyran, l’histoire ne peut se permettre d’oublier ; on se souviendratoujours du tyran, ou du moins on devrait toujours s’en souvenir, à travers unemémoire placée sous le signe de l’opprobre. Que Napoléon III se retrouve auxcôtés d’Attila procède d’une expiation nécessaire.

Mais ce sont les petites tyrannies autant queles grandes qui attirent les foudres d’Hugo. Tout comme il dénonce dans LesMisérables non seulement la répression gouvernementale et la sévérité de lapunition pénale, mais aussi les inhumanités des Thénardier, on trouvera dans LaLégende des siècles l’histoire du « Petit Paul », orphelin maltraité. Ne faisant aucunedistinction, Hugo insiste sur le fait qu’il n’y a pas de menue tyrannie ;toutes sont blâmables, même si certaines peuvent être imputées àl’abrutissement causé par la misère. Ce n’est pas seulement au niveau politiquequ’existe l’espèce humaine, et ce ne sont donc pas seulement les grands de cemonde qui portent la responsabilité de faire avancer l’espèce vers la lumière.Ce sont tous les petits gestes de tous les jours qui peuvent signifier leprogrès de la justice, qu’ils viennent d’un roi ou d’un vieillard inconnu quimeurt en recommandant la justice.

Il faut se souvenir que l’œuvre d’Hugo formeun tout ; lui-même insistera sur ce point. Sa poésie, ses drames et sesromans sont tout autant indissociables les uns des autres que de ses œuvresengagées, que ce soit le monologue interne du Dernier jour d’un condamnéou l’Histoire d’un crime. Une fois sorti du royalisme ultra de sajeunesse, tout ce qu’il écrit tend vers cette révolte, c’est dire cetterecherche de la liberté qui seule peut donner la dignité à l’homme selon lui.C’est pour cela qu’il sera anticlérical, abolitionniste, et antimonarchiste.

Pour Hugo, on ne peut dissocier l’art del’instruction ; le plaisir artistique ne peut pas primer sur le devoirsocial de l’auteur. Cela est vrai dès ses débuts, quand il est encore, surtout,un poète lyrique. Il est à souligner que Les Orientales, recueil depoèmes qui peut sembler purement décoratif et à la mode, donnant dans la vogueorientaliste, paraît la même année que l’indéfinissable Dernier jour d’uncondamné, où il invente le monologue intérieur pour faire ressentirl’horreur de la peine capitale. N’ayant que vingt-sept ans, il donne déjà dansle sermon. Toute sa vie, il ne cessera de faire de la sorte, au déplaisir deplusieurs ; c’est pourquoi il est malaisé de mettre de côté sa viepolitique en discutant de son œuvre littéraire. La gloire d’Hugo de son vivant– les 600 000 personnes qui défilent devant sa fenêtre pour son 79eanniversaire par exemple – a plus à voir avec son statut de symbole républicainqu’avec son écriture. À la fin de sa vie, il occupe un peu la position d’unMandela, mais un Mandela qui laisse derrière lui une œuvre monumentale occupant53 volumes, représentant presque 40 millions de caractères.

La pensée d’Hugo est donc là, prête à êtresaisie, dans son évolution et ses stagnations. Si, tel que mentionné plus haut,l’écrivain est meilleur poète que philosophe, ses théories sociales résistentbien mieux à l’épreuve du temps que ses élaborations religieuses. On y retrouvenotamment sa farouche opposition à la peine de mort ; il n’y dédie passeulement Le Dernier jour d’un condamné, mais aussi, cinq ans après, lecourt roman Claude Gueux (1834), et on la retrouve encore dans ladernière série de La Légende des siècles. On peut voir là à la fois la soliditéet la constance de la prise de position d’Hugo, mais aussi l’échec de l’écrivainengagé. Après tout, si le Deuxième Empire est tombé, il a été remplacé d’abordpar la Commune, dont Hugo dénonce la barbarie et le manque de civilisation, etensuite par la répression de Thiers, qui le dégoûte encore plus avec sesmilliers de fusillés, dont la plupart sont exécutés sommairement. On comprendqu’Hugo ait cru nécessaire de s’élever encore une fois contre l’idée que l’Étatpuisse se permettre d’assassiner ses citoyens avec « L’Échafaud », où il qualifiesans équivoque l’exécution de meurtre. Nous voyons ici encore la subtilité del’agencement des poèmes de La Légende des siècles : « L’Échafaud » suit directement « Mansuétude des anciens juges »,description terrible des salles de torture et de l’hypocrisie des inquisiteurs.La peine de mort, crime ordinaire en France, la guillotine civilisée, s’ytrouve donc associée ; la suffisance du peuple qui, à l’opposé du poète, arrêtesa réflexion à « l’homme est insensé », est pour lui aussi répugnanteque ces bourreaux qui citent les poètes latins. 

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