La légende des siècles

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Le bon vieillard et l’enfant vengeur : « Booz endormi », « Petit Paul », « Question sociale »

L’égoïsme d’Hugo est à la mesure de saréussite et de son œuvre : monumentale. Parmi les reproches les plus àpropos qu’on a faits à son sujet on trouve ceux qui relèvent de sa tendance àse figurer comme prophète ou patriarche. Il y a une raison pour laquelle Flaubertparle de lui comme du « père Hugo ». L’atmosphère biblique de LaLégende des siècles est une facette de cette tendance ; une autre seretrouve dans les portraits de bons vieillards qui reviennent dans ses œuvreset où plusieurs ont vu des autoportraits idéalisés, sans parler d’unsentimentalisme à soulever le cœur. Un de ces autoportraits figure dansl’extrait le plus connu de La Légende, « Booz endormi ».

Booz prend sa source dans la Bible, dansl’histoire de Ruth ; la rencontre des deux personnages du poème est un despréalables à la venue du Messie, car leur enfant sera l’ancêtre de Jésus. C’estun tableau plutôt qu’un récit ; rien ne se passe, mais tout y estpossible. En deux temps, trois mouvements, Hugo dresse le portrait de l’hommejuste, fait entrevoir en rêve à Booz qu’il aura une descendance, bien qu’ilsoit vieux, et crée l’atmosphère nuptiale qui fait que l’on comprendparfaitement ce qui se passera entre Ruth et Booz au réveil de celui-ci. C’esttout simple, mais le lyrisme d’Hugo le fait passer. Il crée le sentimentd’amour entre ces deux humains avant qu’ils ne se rencontrent. C’est bien là leromantisme : Hugo fait silence sur l’histoire préalable de Ruth tellequ’elle est présentée dans la Bible, où la jeune femme, veuve, est poussée versBooz par sa belle-mère parce qu’il est riche. Ce n’est pas bien édifiant, maisHugo transforme le tout ; l’atmosphère amoureuse fait oublier les détailspénibles, rend immatérielle la différence entre le vieux Juif et la jeune Moabite,et le fait que Ruth ne sait pas ce que Dieu veut d’elle.

Mais surtout Hugo modèle le riche Booz commeun juste, digne d’être le géniteur de la lignée qui culminera en Joseph. Etc’est là que l’autobiographe se fait sentir. Hugo ne perdra jamais son goûtpour le beau sexe et ne refuserait pas le rôle de Booz. Écrivant à l’âge de cinquanteans, ce qui se situe déjà au-delà de l’espérance moyenne de vie pour un hommede sa génération (certes, pas nécessairement celle d’un homme de sa classesociale), il est difficile de ne pas voir le vers « Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand » commeune prise de position vis-à-vis des jeunes. Que Dieu donne aux vieux le droitd’engendrer (comme il l’a aussi fait avec Abraham et Sarah, ancêtres du peuplejuif) est une belle façon de narguer ceux qui croient qu’un vieil homme devraitcesser de courir le guilledou.

La figure du bon vieillard revient dans « Petit Paul », vingt ans plustard ; ici, il s’agit d’un grand-père qui pendant trois ans s’occupe deson petit-fils orphelin. Hugo lui-même a pris en charge ses deux petits-enfantsaprès la mort de leurs parents, et la même année que paraît la deuxième sériede La Légende des siècles voit aussi la publication de L’Art d’êtregrand-père, sans doute la plus sentimentale des œuvres d’Hugo. Cesentimentalisme se retrouve dans « PetitPaul », mais sur un mode tragique, ce qui explique sans doutepourquoi on le retrouve dans ce recueil-ci. Privé de son grand-père, Paul severra mis sous la tutelle d’une belle-mère aussi horrible que celles quipullulent dans les contes de fées, et cette nouvelle Mme Thénardier le pousseraà la mort. Le contraste entre celle-ci et le grand-père est extrême, et il estdifficile de ne pas rapprocher ce dernier de Booz, surtout qu’on mentionnejustement Booz à la mort du grand-père. La générosité sans questions de cesdeux vieillards représente ce vers quoi devrait s’acheminer l’espèce humaine,et elle ne dépend pas des moyens que l’on a ; le grand-père, bien qu’ilvive aux champs, ne semble guère être un homme riche comme Booz. Les deuxhommes sont assimilés à la nature, celle qui nourrit, en contraste avecl’intérieur sombre de la maison où vit Paul sous la tutelle de sa belle-mère.

Ayant vu le vieillard qui engendra et levieillard qui élève, nous voyons autre part ce qui se passe quand manque unetelle tutelle. Le cycle des « Petits »,dont fait partie « Petit Paul »,se clôt avec « Question sociale »,qui expose une autre facette de la misère enfantine. Au lieu d’un enfantmaltraité par sa belle-mère qui pourrait bien le traiter si elle choisissait dele faire, c’est d’une enfant maltraitée par toute la société que traite la pièce. Hugo nous présente cellequi est peut-être le plus terrible des vengeurs de La Légende des siècles :une petite fille de cinq ans, fille de prostituée et qui le deviendra un jourelle-même, à demi nue dans la rue, dont la seule existence rend un jugement surtoute la civilisation qui a permis sa situation. « Elle n’avait daigné remarquer ces sommets / Qu’on nommePanthéon, Étoile, Notre-Dame » : c’est que ceux-ci n’ont pasdroit d’être cités alors qu’elle-même existe. Elle anéantit toute la gloirehumaine, aussi sûrement que le fera un jour le ver, parce qu’il n’y a rien deglorieux dans une espèce qui permet encore que des enfants se retrouvent dansde telles situations. Le poète s’en trouve transi : ceux qui regardaientMéduse en face étaient changés en pierre par l’horreur de son visage, et cette« Méduse du berceau » en fait de même à celui qui l’aperçoit. Laforce de l’image est telle qu’Hugo ne prend même pas la peine de faire un sermon ;seul le titre indique où doit se porter le blâme et implique qu’une solutionpourrait peut-être être envisagée. Zola a beau ne pas apprécier La Légende,il est moins loin d’Hugo qu’il ne le semble au premier abord.

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