La légende des siècles

par

« Les pauvres gens » et le style d’Hugo

Pourtant, il reste que d’un point de vuepratique, du moins, les idées d’Hugo ne sont pas très blâmables. Il revendiquela fin de la tyrannie et la libération de l’homme, et insiste sur le fait quetous ceux qui font le mal, surtout ceux qui abusent de leur position, devrontrépondre de leurs actes. Le Progrès d’Hugo est de voir s’étendre la justice àtravers le monde, et il insiste sur le fait que cette justice peut se trouvermême chez les plus miséreux, comme on le voit dans le récit des « Pauvres Gens », un des textes clésde La Légende.

« Les PauvresGens » n’offre presque aucunconfort au lecteur. Le poème raconte l’histoire de pêcheurs misérables quiréussissent à peine à se nourrir : « Pluieou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille, / Car les petitsenfants ont faim » – ces petits enfants qui n’ont même pas de souliers enhiver. Ces pauvres gens sont si occupés que Jeannie, l’épouse, n’a même paspensé à sa voisine la veuve depuis un certain temps. Celle-ci meurt touteseule, sans le moindre réconfort ; elle a beau mettre ses enfants au litpour qu’ils n’aient pas à souffrir, elle doit bien sentir qu’eux aussipériront. C’est par un pur hasard que Jeannie choisit de prendre de sesnouvelles cette nuit-là.

Ce qui frappe le plus en lisant la poésied’Hugo, c’est son immense facilité au vers, surtout à l’alexandrin. Il peutabsolument tout en faire ; il est sans doute son plus grand artiste. Mêmeavec le simple couplet, il réussit des merveilles. Ainsi nous le voyons allerde la monumentalité biblique de « LaVision » jusqu’à la quasi-prose des « Pauvres Gens ». Rien ici de ronflant ; le style estdépouillé, aussi pauvre que les personnages, rimant presque par accident. C’estbien ici le même auteur que celui qui, à la même époque, envisageait LesMisérables ; la lecture des « Pauvres Gens » nous convaincra presque qu’il aurait bien puécrire tout ce roman-là en vers également. On se rappellera l’anecdote selonlaquelle dans sa jeunesse, Hugo aurait soumis à son professeur une rédactionentièrement en alexandrins, et au maître qui s’ébahissait aurait dit :« Pardonnez-moi, monsieur, je n’ai pas eu le temps de la faire enprose ». Hugo n’a jamais été moins que prompt à entretenir sa proprelégende, et il se peut qu’il ait inventé l’histoire ; ou si les choses sesont vraiment passées ainsi, on soupçonne le jeune Hugo d’avoir délibérémentmis la composition en vers simplement pour pouvoir lâcher son bon mot. Mais lesfaits démontrent que, s’il a brisé toutes les règles de l’alexandrin de sonvivant, et s’en est vanté –  « oui,brigand, jacobin, malandrin, / J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin »–, c’est parce qu’il était capable de le faire tout en gardant le pouvoirémotif du vers. Il y a des moments où l’on se dit qu’Hugo gardait simplement larime et les douze syllabes par convention, mais il ne brise jamais les règlessans une raison. Dans « Les PauvresGens » par exemple, il va aussi loin dans la direction de la prosequ’il le peut sans faire du vers libre, pour engendrer l’effet d’un manquetotal de poésie dans la vie des pauvres. Il n’y a pas là de pittoresque, ni debucolique : il y a simplement la misère.

Ce qui fait le plus grincer des dents enparlant d’Hugo, c’est la nécessité d’accepter sa maîtrise technique et lepouvoir de son verbe lorsque ce qu’il écrit va à l’encontre des normesd’aujourd’hui. C’est après tout un romantique, un désuet ; pire, il a unpenchant marqué pour le sentimentalisme. C’est cela qui rebute en lelisant : c’est embarrassant. Si André Gide répondait : « VictorHugo, hélas », à la question de qui était le plus grand poète français,cet hélas souligne bien le déplaisir qu’il trouvait à devoir admirerpour ses dons un homme à l’esthétique si révolue.

Mais malgré le coup de théâtre de la fin dupoème, où la femme brandit les orphelins aux yeux de son mari, « Les Pauvres Gens » n’estaucunement un poème sentimental. Sous toute la misère de cette famille setrouve le message que la misère ne réduit pas nécessairement la bonté. C’est unmessage sentimental, soit, mais ce message passe parce qu’il n’est jamaisprêché ; nul besoin certes, puisque personne n’y voit matière à débat. Bienque l’adoption des orphelins va les appauvrir encore plus, malgré leur résignationun peu lasse vis-à-vis du ciel qui laisse se passer de telle choses, ni l’hommeni la femme ne considèrent jamais leur pur et simple abandon. La bonté del’homme est particulièrement bien soulignée : après les peurs de Jeannie,qui tremble d’être battue par lui pour avoir adopté ces deux orphelins, il nedit pas un mot qui pourrait constituer un reproche. Très subtil, Hugo donne àces deux gens une grandeur morale qui surplombe celle de tous les grands de laterre qu’il fustige ailleurs ; et il le fait sans les glorifier. L’auteurqui, le premier, a osé faire d’un forçat un héros rachetable se retrouve biendans ces lignes. 

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