La légende des siècles

par

Hugo contre la tyrannie de la mort : « Les Sept Merveilles du monde », « L’Épopée du ver », « Le Poète au ver de terre »

La tyrannie de la misère se retrouve donc sansforce contre la morale naturelle, la pitié de ces deux gens. C’est contre toutetyrannie qu’Hugo s’élève dans son recueil, celle des grands de la terre commecelle de la mort. Tout comme le sultan Mourad meurt d’avoir écarté de son piedla créature la plus immonde, un porc mourant, le ver de terre qui se targue detout conquérir se voit répondre qu’il n’est en fait rien, que la destructionphysique n’équivaut pas à la mort de l’esprit.

La suite constituée par « Les Sept Merveilles du monde », « L’Épopéedu ver » et « Le Poèteau ver de terre » résume bien une grande partie de la philosophied’Hugo. Prises ensemble, ces pièces montrent aussi le danger de dissocier lespoèmes composant le recueil, car ces trois-là ne se suivent pas par hasard.Venant après les quatre « Avertissementset châtiments » qui reprennent le thème de l’expiation nécessairede la tyrannie, « Les Sept Merveillesdu monde » négocient le terrain de ce qui est à la fois la grandeuret l’orgueil de la race humaine. Sans rien enlever à la grandeur des exploitshumains – les merveilles insistent toutes sur le fait qu’elles sont descréations humaines –, Hugo rappelle que ces exploits sont le fruit de l’orgueildémesuré de certains tyrans, comme celui qui, dans le premier des « Avertissements et châtiments »,s’est vu enterré vivant par ses esclaves accomplissant une œuvre du même genre.Tous ces créateurs doivent se soumettre au fait de leur mort mais, pire, aufait que leurs œuvres ne seront pas immortelles. S’ils tentaient d’échapper àla mort en s’assurant que leurs noms seraient à jamais commémorés grâce auxmerveilles qu’ils ont fait bâtir, le ver rappelle qu’il ne ronge pas seulementla chair, mais aussi la pierre. Comme l’Ozymandias de Shelley, les personnagesd’Hugo ont l’audace de croire qu’ils peuvent vaincre le ver, mais rien n’y fait,leur hybris se soldera toujours par le même résultat. Comme le dit Poe,le « ver conquérant » aura le dernier mot.

S’il n’est Sade, Hugo n’est pas plus Poe. Lever aussi se rend coupable d’orgueil démesuré en se vantant d’une destructiontotale. Ce n’est pas assez d’avoir apostrophé les sept merveilles du monde, illui faut clamer sa victoire sur toute la race humaine dans « L’Épopée du ver », où ildéveloppe son thème : « Tout me sert ». Il dresse un tableauextraordinaire de sa victoire totale sur tout ce qui vit, et ridiculise tout ceque font les humains pour tenter de lui échapper. Il tourne en ridicule lareligion, et ne se reconnaît d’égal que Dieu lui-même. C’est à dire que le verfait exactement comme tous les grands de la terre qu’Hugo nous présente autrepart – et tout comme eux, Hugo ne peut lui permettre le dernier mot. Le thèmedu recueil est que les tyrans ne peuvent vaincre sans expier, et même le verdevra écouter la réponse du poète, qui lui ôte sa victoire.

Insistantsur l’immortalité de l’âme, sur laquelle le ver n’a aucune prise, dans « Le Poète au ver de terre », Hugose place résolument du bord de la spiritualité, du moins de celle qui ne dépendpas du cléricalisme, lequel est mis au pilori tout au long du recueil. On peutvoir dans ce rejet du simple matérialisme la réponse d’Hugo aux découvertes deDarwin, qu’il n’acceptera jamais – non pas par religion, mais parce qu’accepterl’ascendance simienne de l’homme serait contraire à sa morale, où la dignitéhumaine est reine. Un homme descendant d’un singe n’est justement pas digne,car il n’a pas d’âme, et c’est l’âme – ou l’esprit, si l’on veut – qui estl’immortel de l’homme, ce sur quoi la mort n’a pas d’emprise. À l’orgueil duver Hugo oppose le constat de son pouvoir limité au matériel. Si le ver a déjàdémontré que les merveilles créées par les humains n’apportent aucune gloire durableà la race, le poète lui fait voir qu’en obéissant à sa propre logique, ondéduit que la destruction de ces merveilles ne constitue pas une grandevictoire. Il prêche que le réel n’est pas matériel, mais abstrait :« le juste, le vrai, la vertu, la raison, l’esprit pur, le cœurdroit » ne sont pas des proies accessibles, et « Les âmes vonts’aimer au-dessus de la mort ». Le ver peut dévorer Alexandre le Grand, oud’ailleurs la veuve morte des « PauvresGens », il ne pourra faire taire sa renommée, ni détruire lagrandeur morale du geste du couple qui recueille les orphelins.

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