La légende des siècles

par

Le dernier cri du romantisme

« L’Échafaud » est suivi d’« Inferi », où tous les monstres de l’histoire sont évoqués comme enfermés dans les prisons que leur imagine Hugo, des sortes de cages interstellaires où ils purgent leurs peines. C’est là qu’on voit le plus l’influence de Dante, même si, à l’opposé de l’auteur italien, Hugo suggère que même ces pires parmi les pires pourront un jour expier. Mais c’est aussi un poème qui explique un peu l’insuccès relatif de la dernière série de La Légende. « Inferi » renoue avec le grotesque gothique dont raffolait la première génération des romantiques ; c’est dire que la pièce est de quarante ans en retard sur son temps. Lorsque paraît la troisième série, Madame Bovary a passé le quart de siècle et Zola a déjà publié L’Assommoir et Nana ; il n’y a que deux ans avant Germinal. Le réalisme triomphe, et Hugo, malgré tous les détails de la misère humaine qu’il rassemble dans Choses vues et qu’il incorpore à son œuvre, n’a jamais été qu’un romantique. Si les trois séries de La Légende des siècles rencontrent un succès décroissant, ce n’est pas seulement en raison de la qualité changeante de chacun des recueils, c’est aussi une question de mode. Dès la deuxième série, on commence à trouver dépassées les idées d’Hugo ; dans la troisième série on ne verra que l’œuvre d’un poète vieillissant, presque sénile. Les commentaires en ce sens ignorent évidemment que la plupart des poèmes de la troisième série sont en fait anciens.

Il n’en demeure pas moins que Zola annonce que la lecture de la deuxième série le convainc qu’Hugo ne durera pas, qu’une fois mort « il emportera le romantisme avec lui ». Cela n’est évidemment pas pour déplaire au chef de file du naturalisme, qui ne croit qu’en sa propre vision de l’art engagé et qui excommuniera ceux de ses disciples qui osent écrire d’une autre manière. Mais s’il n’a pas tout à fait raison, Zola n’a pas non plus complètement tort : Hugo est la dernière relique du vrai romantisme, qu’on peut dissocier du sentimentalisme du théâtre de boulevard. Il est le seul à vraiment le maintenir émergé. C’est pour cela que les dernières séries se vendent, même si on ne les lit pas ; mais c’est aussi pourquoi on ne les lit pas. À la fin de sa vie Hugo est plus connu pour sa personne que pour ses écrits. D’ailleurs, il est déjà un classique étudié dans les écoles ; il est facile de ne pas écouter celui qu’on nous a forcés à lire. Monstre sacré, il est si sanctifié, pour ne pas dire divinisé, qu’il ne pouvait qu’y avoir des hérétiques pour qualifier son époque de révolue.

La publication de l’édition collective, qui sera le dernier livre d’Hugo à être publié de son vivant, sonnera donc véritablement le glas du romantisme de la grande génération. Après tout, Delacroix est mort depuis 1863, Berlioz depuis 1869 ; la peinture et la musique françaises ont déjà perdu leurs plus grands représentants de la génération de 1830. Il n’y a qu’en littérature que perdure le romantisme, et cela uniquement du fait de la survie d’Hugo. Mais l’édition collective est autre chose aussi : c’est, au dire de ses admirateurs, l’épopée de la France et de l’humanité, alors que Zola est justement en train d’écrire son épopée à lui, la suite des Rougon-Macquart. Celle-ci, dure, âpre, et dénuée de tout sentimentalisme, est de plus en prose. L’œuvre de Zola suggère en somme que la véritable épopée, au XIXe siècle, est dans la lignée de Balzac et de La Comédie humaine plutôt que dans les efforts dantesques d’Hugo. Ceux-ci sont simplement démodés.

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