La parure

par

Mathilde Loisel

Elle est la protagoniste malheureuse du récit. Née à la lisière de la bourgeoisie, à peine au-dessus des ouvriers et des artisans, elle ressent la frustration d’un être déclassé. Elle est « une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. » Elle vit pourtant confortablement, a même une domestique, « petite Bretonne qui faisait son humble ménage ». Elle est cependant malheureuse de ne pouvoir accéder aux plaisirs matériels que donne la richesse. Ses visites à son unique amie, Mme Forestier, éveillent en elle tant d’amertume qu’ « elle en pleurait des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse. » Alors elle rêve, s’imagine « avec un sourire de sphinx » dégustant « la chair rose d’une truite ou des ailes de gélinottes », au lieu du pot-au-feu qu’elle partage avec son mari, un homme simple.
Elle a des rêves d’adolescente, qui semblent tout droit sortis d’un livre de contes pour enfants : « Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère » : Mathilde Loisel rêve qu’elle est une princesse. Elle n’en a pourtant pas les manières : elle s’exprime de façon très simple, empruntant même des tournures au parler populaire : « Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi » déclare-t-elle à son mari qui lui tend l’invitation au bal. Plus tard, elle déclare qu’il lui faut quelque bijou à arborer : sans une pierre, « j’aurai l’air misère comme tout », décrète-t-elle. 
Cette incapacité à apprécier ce qu’elle a la condamne à une vie de tristesse, puis, dans la deuxième partie de la nouvelle, à une vie de labeur. Elle ne connaît qu’un moment de bonheur dans sa vie : le bal donné par le ministre de l’Instruction Publique. Pendant ces quelques heures, dont le souvenir rendra le reste de sa vie plus misérable, elle exulte : « gracieuse, souriante et folle de joie », elle valse « avec ivresse », « grisée par le plaisir », savourant « le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès ». Le ministre lui-même la remarque. Pour la première fois de sa vie, Mathilde se sent à sa place, la place que son humble naissance lui a volée. Hélas, le destin lui fait payer très cher ces quelques heures : elle perd la parure prêtée par Mme Forestier, en achète une autre qu’elle lui rend, et passe dix ans à rembourser ce bijou hors de prix : trente-six mille francs, une fortune.
Mathilde se croyait malheureuse, elle va l’être pour de bon. Elle se pensait déclassée, elle va effectivement descendre sur l’échelle sociale. On congédie la bonne, on quitte l’appartement pour une mansarde, là où gîtent les ouvriers. Et il faut travailler soi-même, s’abaisser aux tâches domestiques : « les gros travaux de ménage, les odieuses besognes de la cuisine », elle lave le linge du couple, charrie l’eau, et discute pied à pied avec les commerçants, « le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent. » Son rêve de princesse s’est mué en cauchemar. On notera une qualité remarquable en la circonstance : pas un instant elle ne songe à ne pas rendre le bijou emprunté. Cette honnêteté est à porter à son crédit. 
Son rêve doré lui a fait perdre la seule fortune qu’elle avait : sa beauté. En effet, le petit salaire de son mari la préservait au moins des rigueurs du ménage et des soucis matériels. Quand, au bout de dix ans, elle croise Mme Forestier, cette dernière ne reconnaît pas Mathilde tant la malheureuse a changé : « Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges », elle avoue l’aventure à Mme Forestier, « pleine d’une joie orgueilleuse et naïve ». Le lecteur peut imaginer l’atroce sentiment qui serre le cœur de Mathilde quand son amie lui déclare, parlant de la parure perdue : « Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !… » Mathilde a payé très cher son éphémère moment de gloire. 

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