La Philosophie dans le boudoir

par

L’humour, la parodie

Bien que les propos philosophiques de Sade doivent être pris au sérieux, il n’est jamais plus clair que dans La philosophie dans le boudoir qu’il est capable de présenter tout cela avec humour. Dans ses œuvres les plus connues, Sade fait alterner la plus pure pornographie avec ses discours philosophiques, mais c’est seulement dans celle-ci que l’on assiste à un cours de philosophie sadienne incluant un complément physique. La pornographie n’est donc pas gratuite, mais la pure absurdité de l’excuse ne peut être démentie. Il n’y a aucune façon de prendre au sérieux l’image de ces quelques libertins, un peu épuisés après une autre de leurs sessions d’éducation physique, qui s’étendent nus sur un lit pour lire à haute voix une dissertation politique qui occupe un plein quart du livre.

Bien que le pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » est à prendre au sérieux – Sade l’a rédigé d’abord comme un pamphlet à part, avant de l’inclure dans La philosophie –, il l’introduit dans la scène de manière à parodier de la façon la plus extrême les aristocrates qui se rassemblaient dans des salons et se penchaient sur de tels discours. Il ne faut pas lire La philosophie d’une telle manière ; la capacité à rire n’est pas la moindre des qualités requises au lecteur de ce texte. Évidemment, il s’agit de l’humour le plus noir imaginable : qu’on pense à la comédie d’Eugénie qui se désole à l’idée de la mort de sa mère, parce qu’il lui faudrait porter le deuil, ou à son exclamation : « Me voilà donc à la fois incestueuse, adultère, sodomite, et tout cela pour une fille qui n’est dépucelée que d’aujourd’hui !… Que de progrès, mes amis ! » Dans le contexte de ses actions, un tel humour est grinçant, mais l’absurde est ici poussé à un tel point qu’il devient acceptable. Le lecteur qui aura poussé sa curiosité jusque-là ne peut plus être heurté par grand-chose. Les surréalistes et la philosophie de l’absurde avaient des raisons pour se réclamer de Sade. La politesse exquise de ces galants libertins au plein milieu de leurs ébats produit une dissonance cognitive contre laquelle on ne peut que rire.

La capacité parodique de Sade est aussi présente dans le format de La philosophie. En écrivant en « dialogues », Sade se réclame d’une tradition remontant jusqu’à Platon, tout en assouvissant ses propres désirs d’homme de théâtre. Le théâtre a toujours été le grand amour de Sade, et parmi ses ambitions était celle d’être un auteur de pièces à la Comédie-Française, de pièces tout à fait respectables – celles qui nous restent se révèlent bien fades.

La dimension dramatique de La philosophie est évidente : on y trouve l’alternance d’épisodes physiques et de moments de calme, de discussions qui, avant de devenir ennuyeuses, sont remplacées par le piquant de la pornographie, avant l’arrivée inattendue de Mme de Mistival, renversement dramatique s’il en est. Les épisodes pornographiques étant évidemment impossibles au théâtre, pour diverses raisons, Sade doit se consoler en écrivant un dialogue lui permettant de mettre en page ce qu’il ne peut mettre en scène. Mais notons quand même qu’il respecte les trois unités du théâtre classique, le tout se passant dans un seul lieu, un seul jour, en une seule action : l’initiation d’Eugénie.

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