La Philosophie dans le boudoir

par

La pornographie au service de la théorie

La philosophie sadienne pourrait se résumer à la primauté du physique. Sade va un pas plus loin que les libertins et libres-penseurs du XVIIIe siècle. Niant entièrement l’existence d’un quelconque dieu, il se place dans un monde dominé par la nature, ce qui n’est pas très loin de la pensée de Rousseau, un de ses modèles. Mais Sade refuse d’accorder à l’être humain la première place dans cet univers naturel. Il rejette l’idée que l’homme se trouve au sommet d’une pyramide et nivelle la différence entre les humains et les animaux, insistant donc sur le fait que la nature humaine est de suivre ses instincts physiques où qu’ils mènent, sans compter le coût d’un tel programme. Ces instincts sont considérés « bas » par la grande majorité des philosophes ; Sade réplique qu’étant instinctuels, ils sont à la base de la nature humaine, donc à la base de la moralité, et que les refuser revient à contrecarrer la nature.

Il n’est donc pas surprenant que l’éducation d’Eugénie débute par l’instruction sexuelle. Sade mêle ses propres fantasmes à sa philosophie, les justifiant par la théorie, proclamant que ses propres plaisirs sont les meilleurs. Son éloge de la sodomie (qui se trouve développé dans plusieurs de ses ouvrages) est la clef de voûte de ce système. Les plaisirs sodomitiques sont condamnés par l’Église pour être par définition stériles ; cette stérilité est une de leurs attractions pour Sade. Il est impossible d’enfanter en pratiquant la sodomie, et il n’y a donc aucune autre raison de s’y adonner que le plaisir.

Selon la morale normative, la sodomie est donc antinaturelle ; selon la morale sadienne, n’étant que plaisir elle est au contraire entièrement naturelle. Notons que selon Sade (dans ses livres, non pas dans sa vie), l’engendrement est entièrement indésirable, et la sodomie est donc le symbole parfait de sa philosophie (distrait par ses propres goûts, Sade semble incapable de contempler la possibilité qu’on puisse ne pas y prendre plaisir).

Ce que prêche Sade est l’épanouissement total du soi, un soi qui inclut ce que d’autres considèrent comme « la nature animale », aux dépens de toute autre considération. Le monde peut donc être vu comme un terrain de bataille. Cette totalité de Sade est la marque de son extrémisme : partant des philosophes des Lumières, tel Rousseau, il pousse les idées libertines jusqu’à une conclusion logique. Ainsi il peut justifier dans La philosophie le crime, le viol, la pédophilie, le meurtre, tout en abominant la peine de mort, à partir de bases philosophiques certaines. Cet extrémisme se reflète dans ses fantasmes : ces verges aux proportions physiquement impossibles, ces arrangements de corps qui semblent défier la géométrie, et le goût pour la violence. Le plus curieux est sans doute l’obsession de Sade pour l’ordre : dans le monde anarchique qu’il décrit, ses libertins insistent pour que tous les plaisirs soient discutés et arrangés à l’avance : « Mettons, s’il vous plaît, un peu d’ordre à ces orgies, il en faut même au sein du délire et de l’infamie » dit Mme de Saint-Ange. Sade ne peut s’évader du monde rangé du XVIIIe siècle. Nous voyons ici percer la personnalité du marquis : l’histoire nous apprend que de tels arrangements étaient une partie essentielle de ses propres orgies, ce qui explique leur apparition dans tous ses écrits pornographiques. Sade ne relève jamais la contradiction entre un tel ordre et l’anarchie qu’il préconise.

Metteur en scène de vocation (il passera le plus clair de son temps à l’asile de Charenton à monter des pièces, tel qu’il le faisait chez lui lorsqu’il était en liberté), il ne peut se passer d’arranger ses personnages comme il le ferait des êtres réels.

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