La Philosophie dans le boudoir

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Le paradoxe de Sade, aristocrate révolutionnaire

C’est un paradoxe de la Révolution française que, le choix donné entre être jugé par un aristocrate débauché connu pour son goût pour la violence et un avocat aux mœurs impeccables, il vaudrait mieux choisir le premier, car on avait bien plus de chances d’échapper à la guillotine si jugé par Sade plutôt que par Robespierre. Sade, chef de section à Paris, est d’ailleurs sur le point d’être arrêté pour sa clémence au moment de la chute de Robespierre. Mais la divergence de ces deux hommes sur la question de la peine de mort – dont Sade est un opposant invétéré, peut-être due plus à l’expérience d’avoir été condamné à mort pour sodomie sous l’Ancien Régime que pour les raisons philosophiques qu’il détaille dans La philosophie – est loin d’être la seule entre eux.

Bien que Sade ait failli être libéré par la chute de la Bastille, s’il n’en avait pas été évacué une semaine avant le 14 juillet, il y était non pas pour des crimes politiques, mais pour des pratiques sexuelles qui choquaient même les plus roués à la cour de Louis XVI, roi d’ailleurs très collet monté. Sade semblait être l’exemple par excellence du débauché de l’Ancien Régime, tout comme la plupart de ses personnages. La plupart des gens ne réalisent pas que la majorité de ses idées est demeurée dans ses écrits, et que ses propres actions étaient (du moins par rapport à celles qu’il fantasmait) assez restreintes.

Robespierre, dictateur puritain, désapprouvera encore plus de telles débauches. Sade et la Révolution ont donc deux conceptions de la liberté entièrement distinctes. Sous l’Ancien Régime comme sous la Révolution, Sade prêchera la liberté personnelle totale ; mais pour Robespierre la liberté est à la nation plutôt qu’à des individus. C’est ainsi que Sade se trouvera mis au ban des deux régimes, et encore plus lorsqu’arrivera au pouvoir le très moraliste et autoritaire Bonaparte.

La Révolution ne peut accepter la liberté telle qu’envisagée par Sade parce que la Révolution se base sur l’idée fondamentale d’un peuple, d’une unité au pouvoir absolu où l’individu n’a que peu de place. Sade transgresse cette norme de la Révolution en clamant que le moi prime sur tout, et que la véritable liberté est celle où l’individu est libre de toute contrainte.

La liberté de Sade n’étant d’ailleurs accessible qu’aux riches (de telles débauches ne peuvent se soutenir que lorsqu’on vit dans un certain confort), on peut voir le problème que présentent ses œuvres aux penseurs de la Révolution. Ces maîtres libertins sont tous des aristocrates agissant comme des seigneurs féodaux. On s’approche ici du grand paradoxe de Sade, la question de sa sincérité. Car après tout, bien qu’ils se justifient par de longs discours, ses personnages sont bien monstrueux. Il plane toujours la question insoluble de savoir si Sade cherche vraiment à convaincre son lectorat du bien-fondé de la philosophie qu’il expose, ou s’il la pousse à l’extrême pour en exposer les failles et se mettre en valeur. Comparées à celles de ses personnages, ses propres actions ne sont, nous l’avons vu, « pas si graves ».

Car Sade fait de sa classe une succession de monstres, très clairement présentés comme criminels (surtout dans les Cent Vingt Journées de Sodome). Ses aristocrates sont des portraits d’êtres infâmes, et méritent d’être étudiés dans le contexte des calomnies vulgaires et pornographiques dont était victime à l’époque Marie-Antoinette. Si l’Ancien Régime abritait en effet de telles créatures, la Révolution se justifierait sans peine. Les œuvres de Sade pourraient donc servir de propagande révolutionnaire. Mais la philosophie de ses personnages est celle qui justifie ses propres actions ; il est impossible de dissocier la vie de Sade de sa philosophie.

Sa révolution à lui n’est donc pas la Révolution à laquelle il s’assimile pour sauver sa vie ; sa définition du républicanisme contenu dans Français, encore un effort si vous voulez être républicains n’est pas celle de la Révolution. Tout comme ses aristocrates sont la version extrême des roués de l’Ancien Régime et condamnent ce dernier, Français, encore un effort pousse la logique républicaine jusqu’au bout, où elle devient, pour la morale ordinaire, insupportable. Sade met autant au pilori les logiques monarchiste que révolutionnaire. Il satirise d’ailleurs les aristocrates révolutionnaires comme lui : les débauchés dans leur boudoir feront sortir Augustin au jardin avant de lire le pamphlet de Sade. Bien que la philosophie de liberté totale de Sade sous-entend l’égalité parfaite des hommes (pas des femmes, nous y viendrons), les classes sociales ne disparaissent jamais dans son œuvre – autre paradoxe de Sade. Dans ce cas, il faut admettre qu’il est probable que Sade n’y ait simplement jamais pensé.

Le paradoxe de cet aristocrate révolutionnaire se résout peut-être par la réalisation qu’aucun de ces deux systèmes n’offraient à Sade la liberté morale qu’il envisageait ; les deux réprouvaient autant l’un que l’autre ses pratiques sexuelles. C’est peut-être pour cela qu’il pouvait passer si facilement d’un monde à l’autre.

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