La Philosophie dans le boudoir

par

La misogynie implacable et la violence

Bien que deux des personnages principaux de La philosophie dans le boudoir sont d’aimables femmes débauchées, le texte de Sade est d’une rare misogynie qu’il convient de noter. Surtout, la liberté que préconise Sade est niée aux femmes. Mme de Saint-Ange insiste sous la plume de Sade : « [la femme] doit appartenir à tous ceux qui veulent d’elle ». Sade ne leur laisse aucune autorité sur leurs propres corps. Il est clair que pour Sade la femme est l’entière propriété de son mari : le traité Français, encore un effort ne définit le viol que par le fait de dépuceler une femme avant son mariage et les libertins justifieront le traitement infligé à Mme de Mistival par la permission de son mari de la maltraiter. En somme, Sade tient pour l’adage selon lequel la façon la plus certaine de ne pas être violée pour une femme est de se donner librement. Toute l’éducation d’Eugénie tend à faire d’elle une dévouée de la débauche. Comme elle y prend entièrement plaisir, son instruction doit être considérée comme un succès.

L’analyse la plus pertinente de la moralité de Sade n’est pas d’avancer qu’il approuve la débauche ; si Eugénie prend plaisir à son éducation, on doit se garder de la condamner. Mais Sade, comme toujours, pousse à l’extrême, en niant la liberté des autres de ne pas y prendre plaisir ; tout comme il semble ignorer l’existence d’êtres qui n’aimeraient pas la sodomie, il refuse d’admettre que la liberté implique autant le droit de ne pas tout faire que celui de tout entreprendre. Le désir des hommes doit être égalé par un désir féminin tout aussi fort, et le manque d’un tel désir chez une femme donnée doit être puni. La liberté totale de Sade en vient donc à être elle aussi une tyrannie, justifiant viol, vol et pédophilie et niant l’autonomie corporelle féminine.

Mais c’est surtout dans le traitement infligé à Mme de Mistival que la misogynie de Sade se déchaîne. Le crime de cette femme, selon la philosophie sadienne, est d’avoir réprimé la nature d’Eugénie. Le portrait dressé d’elle – prude, malingre, dictatoriale, et ressemblant fort à la belle-mère de Sade – est d’une cruauté absolue, tout comme son sort.

Tout au long de La philosophie dans le boudoir il y a une alternance entre la théorie discutée et la mise en pratique de cette théorie, et c’est à l’irruption de Mme de Mistival sur scène que le plus extrême de la philosophie sadienne devient corporel. C’est aussi ici que le lecteur est le plus apte à désapprouver les libertins, et même le chevalier trouvera que les choses vont un peu loin.

La liberté des femmes, semble-t-il, ne consiste qu’à être aussi libertines que possible ; c’est là la seule manière de s’affranchir de leurs maris. Ne l’ayant pas fait, Mme de Mistival ne peut se plaindre lorsque son mari la livre aux amis de sa fille. Elle n’a donc droit, selon Sade, à aucune liberté. Il ne suffit pas qu’Eugénie s’affranchisse des chaînes de sa mère en assimilant le libertinage qui correspond à ses goûts ; au contraire, la femme morale doit être condamnée au viol multiple, à la dégradation, la violence et la mutilation, ainsi qu’à être infectée par une maladie vénérienne. C’est à ce moment que les libertins se révèlent être véritablement monstrueux, et que leur côté criminel est placé sous les yeux du lecteur, au lieu d’être relayé par leurs paroles alors qu’ils se souviennent de débauches passées. Encore une fois Sade amène ses théories à leur fin logique, et la tyrannie de son système, qui n’accepte pas la présence de non sadiens, est exposée.

Quant à savoir si cette extrémité est véritablement ce qu’il préconise, ou si elle est son aveu qu’on peut aller trop loin – ou si la scène est simplement un fantasme de revanche sur sa belle-mère – là est le grand dilemme de la philosophie sadienne.

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