La Rose de Personne

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Paul Celan

Paul
Celan est un poète et un traducteur roumain prolifique, de langue allemande, né
en 1920 à Cernăuți (Roumanie, aujourd’hui Tchernivtsi en Ukraine). Il reçoit la
naturalisation française en 1955 et meurt à Paris en 1970. Il naît en tant que
Paul Antschel dans une famille juive ; son nom « Celan » dérive
d’« Ancel », prononcé « Antschel » en roumain. Sa
poésie est marquée par la Shoah et ses tentatives esthétiques tendant vers une
langue nouvelle, propre à s’opposer au silence après l’extermination des Juifs.

Dans les
années 1920, la bourgeoisie de Cernăuți est surtout constituée de Juifs
rattachés dans une grande part à la culture allemande, et enfant, Paul est
inscrit à l’école élémentaire libérale en langue allemande, puis étudiera à
l’école juive Safah Ivriah. Ses parents sont germanophones et sa mère l’initie
dès un très jeune âge à la poésie allemande.

Adolescent,
il subit l’influence d’auteurs libertaires comme Gustav Landauer et Pierre
Kropotkine, mais participe tout de même à L’Étudiant
rouge
, magazine marxiste publié par des jeunes gens antifascistes.

L’antisémitisme
d’État ayant instauré un numerus clausus, Paul Celan étudie d’abord la médecine
à Tours en 1930, puis revient dans son pays pour y étudier la littérature de
langue romane à l’université de Cernăuți. Après l’arrivée des troupes
allemandes en 1941, ses parents sont internés dans des camps en Transnistrie et
y meurent. Paul Celan est lui envoyé en 1943 dans un camp de travail en
Moldavie qui sera libéré par les Russes l’année d’après. C’est à ce moment-là
qu’il change de nom pour Paul Celan. Son écriture – Paul Celan avait
jusqu’alors publié des poèmes dans des périodiques – subit là un
tournant ; sa poésie trouve ici son origine historique.

Il devient
traducteur, pour trois ans, dans une maison d’édition à Bucarest, puis part
pour Vienne en 1947, où il publie Le Sable
des urnes
(Der Sand aus den Urnen),
sa première œuvre. Le sable, c’est en réalité les cendres, qui disent la disparition,
et qui sont transformées en sable par la poésie, devenue mémoire. Le terme de
son voyage est finalement Paris, ville qu’il envisage comme le lieu d’une
tradition poétique, où il devient en 1959 lecteur d’allemand à l’École Normale
Supérieure de la rue d’Ulm, poste qu’il conserve jusqu’à sa mort.

Sa
deuxième œuvre, Mohn und Gedächtnis (Pavot et Mémoire), publiée en 1952, le
fait connaître comme poète de l’Holocauste. Son poème le plus connu, Todesfuge (La Fugue de la mort), qu’il écrivit en 1945, inclus au recueil, lie
la tradition poétique à l’extermination des Juifs. Dès lors, la mission du
poète est de subvertir les formes traditionnelles, qui empêchent son projet de
riposte contre la barbarie. Il s’agit donc pour Paul Celan de créer une
« contre-langue », sorte d’impératif esthétique et moral, pour
répondre au silence. En cela, il s’oppose à la célèbre formule de Theodor W.
Adorno – « Écrire un poème après Auschwitz est barbare » – et pense
avec des poètes comme René Char que le langage doit se libérer de l’Histoire.
Pour inventer une nouvelle langue, le poète fracture les mots, se dirige vers
les vers monosyllabiques, à l’image de la musique d’Anton Webern, libérée de la
composition tonale, se dirigeant vers le dodécaphonisme.

En 1960,
il reçoit la plus prestigieuse distinction littéraire allemande, le prix
Georg-Büchner, qui distinguera plus tard Günter Grass ou Thomas Bernhard. Cette
récompense survient après la publication de son troisième recueil, en 1959, Grille de langage, qui marque un
tournant dans l’œuvre du poète qui apparaît à beaucoup inintelligible. La
« grille » signifie le lieu où la substance poétique se cristallise,
en un réseau qui attire les mots, qui englobe les références à la Shoah sans
lesquelles rien ne peut être dit. La réception du prix est l’occasion d’un
discours, Le Méridien, qui présente la
vision de l’art et de la poésie de Paul Celan par une évocation du théâtre du révolutionnaire
Georg Büchner (1813-1837). Paul Celan proclame alors l’illisibilité voulue de
ses vers, qui fait sens : « il est aujourd’hui passé dans les usages
de reprocher à la poésie son “obscurité”. Permettez-moi […] de citer un mot
de Pascal que j’ai lu il y a quelque temps chez Léo Schestow : “ne nous
reproche pas le manque de clarté car nous en faisons profession !” ».
Paul Celan recommandait aussi : « Lisez ! Ne faites jamais que lire,
vous finirez par comprendre ».

Dès 1965,
Paul Celan fait plusieurs séjours dans des hôpitaux psychiatriques. En 1967, il
rencontre Martin Heidegger, espérant une parole de sa part pour les Juifs
massacrés. Le silence du philosophe lui inspire Todtnauberg, qui commence par une sorte de pastorale naïve,
correspondant à une poésie propre à plaire à Heidegger. Puis ce sont les jeux
de mots autour des fleurs parsemant un chemin qui révèlent la vision du poète
quant au rôle joué au nom par Heidegger dans la Shoah.

Avec
notamment Yves Bonnefoy et Michel Leiris, il fait partie en 1968 du comité de
rédaction de la revue L’Éphémère.
Malgré le prestige dont il est auréolé parmi ses pairs, le poète reste méconnu
du public. En 1970, Paul Cela se suicide, probablement en se jetant du pont
Mirabeau dans la Seine.

En 2001
est publiée la correspondance qu’il a échangée dix-neuf années durant avec sa
femme, la peintre et graveur Gisèle de Lestrange, rencontrée en 1951. Une autre
« femme aimée », la poétesse et nouvelliste autrichienne Ingeborg
Bachmann, qui reçoit le prix Georg-Büchner quatre ans après Paul Celan, fut sa
correspondante, et leurs échanges sont publiés en 2008 sous le titre Herzzeit (Le Temps du cœur).

L’œuvre
de Paul Celan, par sa forme, emprunte les voies de la poésie hermétique et
symbolique moderne, à l’instar des textes de Baudelaire ou Rilke, qu’il a
notamment traduits, aux côtés des œuvres d’Arthur Rimbaud (Le Bateau ivre), Paul Valéry (La
Jeune Parque
), Stéphane Mallarmé ou Guillaume Apollinaire.

La poésie
de Paul Celan relève donc d’une exploration esthétique qui vise à garder la
mémoire de l’anéantissement vivante, car écrire en allemand, tout simplement,
sans recherche, reviendrait à se rendre complice des meurtriers de ses parents.
Il a donc fallu au poète créer un idiome poétique nouveau, opérer une refonte
de la langue, ceci en s’imprégnant d’abord des formes traditionnelles, puis en
les bannissant avant de se les approprier à nouveau, disloquées, refaçonnées.
Ce procédé dit assez la modernité esthétique du poète, qui se livre à un délire
poétique, mais qui fait l’objet d’une analyse ; le poète s’y livre en
réalité à distance. L’instance créatrice est donc dédoublée, le poète ayant
maintenu une altérité interne et déléguant un double pour l’écriture, qui ne se
situe pas dans la langue de l’auteur. Le point culminant de la réinvention du
langage est atteint dans le recueil La
Rose de personne
en 1963 et ses grandes rhapsodies. L’art poétique, libéré,
entre en dialogue avec lui-même de façon encore plus cryptique dans les
recueils suivants, dont ceux publiés posthumément, comme Contrainte de lumière (1970), Part
de neige
(1971) ou Enclos du temps (1976),
qui prennent une forme concise, aphoristique, qui dit la réflexivité propre à
ces vers, lieux de l’exploration de leur invention. La chronologie des recueils
s’apparente à l’écriture d’un journal intime, d’un dialogue du poète avec
lui-même, ininterrompu au cours de sa vie.

Jean
Bollack, exégète fécond de l’œuvre de Paul Celan, écrit : « Toutes
les ressources de la poésie sont engagées par Celan contre l’effacement d’un
sens dans des systèmes de pensée qui prétendent maîtriser l’événement, que le
recours soit emprunté à la tradition chrétienne ou à la phénoménologie, au
judaïsme ou à la psychanalyse. La poésie est là pour dire non. »

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