Le Bachelier

par

Jacques Vingtras

C‘est le portrait de Jules Vallès. Le petit martyr de L’Enfant a grandi, et il veut voler de ses propres ailes. En cette année 1851, il semble bien armé pour la vie : « des épaules de lutteur, une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme du citron, et les cheveux comme du bitume », à quoi il faut ajouter « une timidité terrible » qui le rend « malheureux et gauche ».

Il est un élève brillant et selon ses professeurs : « Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans la carrière. » Jacques s’interroge : « Quelle carrière ? ». Il est hors de question qu’il devienne, comme son père, professeur. L’exemple paternel lui a fait prendre l’université en horreur. Quand il cherche un emploi, un riche bourgeois lui pose la question : « Que savez-vous faire ? ». Et Jacques ne trouve pas de réponse. En dehors du grec ancien et du latin, il ne connaît rien. Il tente de devenir ouvrier, mais il est tout de suite rejeté car on n’a que faire d’un monsieur diplômé dans un atelier. De plus, un ouvrier lui ouvre les yeux sur la réalité de sa condition : « j’en suis arrivé à cinquante-deux ans à gagner à peine de quoi vivre. » Alors Jacques fait de la politique avec ses amis Matoussaint et Renoul, mais cela ne nourrit pas son homme, et cela le mène même en prison, car le timide garçon se retrouve impliqué dans un complot contre Napoléon III.

Pourtant, c’est là qu’il excelle ; c’est un journaliste brillant. « Il y a dans vos trois cents lignes trois ans de prison » : tel est le jugement admiratif mais sans appel d’un rédacteur en chef. En ces temps de contrôle de la presse, ses opinions entraîneraient la fermeture du journal. C’est aussi un tribun hors du commun qui improvise brillamment et sait convaincre. De plus, si sa foi politique est extrême, elle n’est pas doctrinaire et elle s’accompagne d’une sensibilité profonde qui humanise sa prose et ses discours et leur donne une force de persuasion redoutable.

Jacques Vingtras paye de sa personne, s’engage physiquement, passe par la prison. C’est un pur et un travailleur qui refuse la facilité. Son « bagage », c’est-à-dire sa formation universitaire, lui permettrait de briguer un poste de professeur, mais il faudrait prêter serment au régime impérial et cela est hors de question. Pour survivre, il donne des leçons particulières, travaille dans de sordides institutions, cherche une place où il gagne une misère. « Je me suis vendu à vil prix » constate-t-il. Ce n’est qu’à la fin du roman qu’il se rend et cède devant sa mère qui risque d’être plongée dans la misère. Il accepte alors un poste de surveillant où il gagnera sa vie et se verra bien nourri. Il vit ce renoncement comme une défaite en rase campagne. « Je forgerai l’outil mais j’aiguiserai l’arme qui un jour t’ensanglantera ! » promet-il à la « société bête […] qui affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être [s]es laquais ». Sa conclusion sur lui-même, les derniers mots du Bachelier, sont pourtant d’une sévérité inouïe : « Sacré lâche ! ».

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