Le Bachelier

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Résumé

Jacques Vingtras a dix-sept ans. Le petit garçon battu par ses parents, que l’on a découvert dans L’Enfant, est devenu un grand jeune homme aux larges épaules, au teint de cuivre et au cœur vaste comme le monde. Il quitte Nantes et son triste collège. Il laisse son père, professeur aigri par une vie d’humiliation, qui fait payer ses déceptions à son fils en le battant, et sa mère, femme qui n’aime que son mari, et qui a fait de la gifle le fondement de l’éducation de son fils unique. Rien de surprenant donc, à ce que Jacques vive cet épisode de sa jeune vie comme un bagnard vivrait sa levée d’écrou : il est libre, enfin libre.

Arrivé à Paris, muni d’un ridicule manteau jaune, d’une malle gigantesque et d’une timidité redoutable, il se met en quête de son ami Matoussaint, qu’il a connu lors de son précédent séjour à la capitale. Il compte sur lui pour être son mentor et son guide, et surtout pour l’introduire dans les cercles républicains. Car Jacques compte bien militer pour cette république sociale qu’il appelle de ses vœux et qui paraît encore loin en ces jours de balbutiante Deuxième République. En fait d’introduction, c’est à la vie de bohème que Matoussaint va initier Jacques. La bande de joyeux et jeunes républicains qu’il mène partage tout, loge dans des galetas infects et palabre à longueur de soirées, en refaisant le monde autour d’un verre de très mauvais vin. C’est une existence qui n’est pas sans charme, mais Jacques fait la connaissance de deux compagnes qui ne vont pas le quitter pendant des années : la misère et la faim.

Car Jacques ne parvient pas à gagner sa vie. Pourquoi ? Parce qu’il ne sait rien faire de ses dix doigts. Il fut un élève brillant, son front a été couronné de tous les lauriers de l’Université, il connaît les auteurs grecs et latins mieux que quiconque. Mais, par haine du collège et d’un système qui a transformé son père en une brute aigrie, il refuse catégoriquement, et refusera, toujours de faire carrière dans l’enseignement. Alors il va vers les ouvriers, avide d’apprendre un état qui lui donnera son pain quotidien. On le rejette gentiment mais fermement, il n’a rien à faire dans un monde qui n’est pas le sien et où il sera malheureux et misérable. Il doit donc se résigner à vivoter, jusqu’au jour où une catastrophe ébranle son univers : le coup d’État du 2 décembre 1851.

À cette date, le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte s’empare du pouvoir et rétablit l’Empire. Jacques Vingtras et ses amis descendent dans la rue, appellent aux armes et à la résistance contre la tyrannie, mais en vain. Le peuple ne bouge pas et la bourgeoisie approuve. Désespéré, compromis, Jacques doit repartir pour Nantes, où son père l’enferme dans sa chambre et dans une vie médiocre pendant plusieurs semaines. C’est un héritage qui délivre le jeune homme. Il laisse l’argent à son père, en échange d’une certaine somme et du droit de repartir pour Paris.

Paris ! Jacques retrouve la capitale avec exaltation. Mais le climat y est devenu étouffant, il y a des mouchards partout. La somme accordée par son père fond rapidement, et Jacques se trouve bientôt plongé dans une misère noire. Il n’a pas d’habits convenables, il ne mange pas à sa faim. Pourtant, ce n’est pas un paresseux, au contraire. Il accepte de travailler comme surveillant dans des internats où personne n’accepte d’aller, tant la besogne y est ingrate. Il enseigne le ba be bi bo bu  dans de puantes institutions. À force de volonté, il finit par se fabriquer une petite clientèle de cours particuliers. Il gagne alors suffisamment d’argent pour vivre correctement et rencontre même parfois de bien doux moments de réconfort auprès de jolies mères d’élèves. Mais la politique est une maîtresse exigeante, et il est bientôt compromis dans une tentative d’attentat contre l’empereur. Il est brièvement emprisonné et perd toutes ses leçons particulières. On ne veut pas qu’un dangereux agitateur approche les innocentes têtes blondes.

Jacques a des amis. Certains, comme Legrand, sont ses compagnons de misère, avec qui il partage un croûton de pain sec et un misérable feu. D’autres sont des activistes comme lui, qui le reconnaissent comme un meneur hors du commun. Et tous louent ses grandes qualités d’homme de plume. Alors Jacques décide de s’essayer au journalisme. Mais là encore, il connaît un cuisant échec. En effet, il n’est pas l’homme des travaux de commande, et son style vigoureux effarouche les rédacteurs en chef frileux. Mais que dire quand il se laisse aller ? C’est là qu’apparaît le tribun, le lutteur, le chantre de la république sociale qu’il est. Mais là encore, un problème surgit. En effet, un seul de ses brillants articles suffirait à faire interdire le journal qui aurait l’audace de le publier. C’est pourquoi, de partout, on l’éconduit.

En désespoir de cause, il tente de s’essayer à la prose commerciale, à la rédaction de lettres pour des fabricants et des marchands. Là encore, sa belle éducation classique est un frein à la réussite, on n’a que faire du latin dans le monde du négoce. Est-il donc écrit qu’il mourra de faim ?

Car la misère est là, plus présente que jamais. Elle l’use, le tue à coups d’épingle, il a le ventre creux, il n’a plus un vêtement qui ne soit pas râpé, à la limite d’être une loque. La cohabitation avec Legrand, son vieux compagnon, est devenue tellement insupportable que des paroles irréparables sont échangées. Les deux amis se battent en duel, et c’est la balle tirée par Jacques qui fracasse la vie de son alter ego, de son frère de misère.

S’ensuivent alors des années vides, tellement vides qu’elles sont vierges de souvenirs pour Jacques Vingtras. Un jour lui parvient la nouvelle que son père est mort, vieillard d’à peine quarante-huit ans tué par la médiocrité de sa vie. Devant la douleur de sa mère, accablé par le vide qui s’ouvre devant lui, Jacques décide de rendre les armes et d’assurer à sa mère et à son propre corps maltraité un peu de réconfort. Bien qu’il boive cette coupe comme un amer calice, il accepte de devenir surveillant dans un collège de province et de renier ses idéaux, en faisant désormais trois repas par jour.

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