Le Coffret de santal

par

Ce que peut la poésie

Plusieurs poèmes du recueil s’interrogent plus
ou moins explicitement sur les fins, la destinée de la poésie. Au premier chef
peut-être, « Destinée », poème écrit en hommage à Leconte de Lisle,
où le poète s’interroge à la fois sur sa postérité, et sur la fidélité du langage :
« Mais souvent le papillon d’or /
Trouve la mort au clair flambeau, / C’est ainsi qu’en plus d’un tombeau / La
vérité dort. / Ceux qui suivent retrouvent-ils / Ces pensez éteints au
berceau ? / Quel ruisseau redit du ruisseau / Les rhythmes
subtils ? »
. Le poète semble ainsi attendre de la poésie comme de
l’amour une révélation, une lumière sur lui et ses moyens de création : « C’est moi seul que je veux charmer
en écrivant »
, écrit-il pour ouvrir « Villégiature ».

Plusieurs fois dans le recueil la femme
inspire le poète et transforme son regard sur le monde. Cela est particulièrement
perceptible dans « Soir ». La poésie transforme le réel, d’une
certaine façon, en modifiant la perception qu’on en a, tout comme le fait
l’étreinte féminine : « Mes yeux
voient à travers le voile / Qu’y laisse le plaisir récent, / Dans chaque
lanterne une étoile, / Un ami dans chaque passant […] Moi, je crois, au
lieu du trottoir, / Fouler sous mes pieds les nuages / Ou les tapis de son
boudoir »
. À nouveau, c’est la femme comme la poésie qui semblent
ouvrir à une nouvelle réalité dans le « Sonnet » à Mademoiselle S. de L. C. ; le regard de la femme y
donne accès à « une vérité suprême,
absolue, ineffable »
. Le poète qui tente d’arracher ses secrets à
l’univers fait parfois penser au savant qu’était aussi Charles Cros.

Rêvant d’éternité, le poète conçoit parfois son
œuvre gravée. Plusieurs poèmes sont ainsi le lieu d’une mise en abyme,
puisqu’ils se disent gravés sur un éventail, et ainsi propres à faire surgir
leurs mots soudain, au milieu d’une soirée par exemple, comme dans « Sur
un éventail », où le poème prévient la femme du danger qui la guette si
elle cède à un beau cavalier qui posera un regard seulement banal sur elle et
voudra en faire une « bourgeoise obscure ». La poésie ici se fait un
art de vivre, sa fin n’est pas seulement esthétique, elle peut rappeler chacun
à la beauté, à des idéaux, à sa valeur.

Dans « Le but », toutefois, le poète
se montre découragé ; ses paroles comme son existence sont vaines. Il
termine en s’exclamant : « Et, surtout, que le vent emporte mes
paroles ! » Le poète exprime dans « Ballade du dernier
amour » le vœu d’être capable d’exprimer une femme qu’il a aimée, et ce
dans « un livre / Pur et vrai comme
ton miroir »
. Dans « Croquis », il présente les limites de
son art, auxquelles il ajoute celle de la science : la femme est si
changeante, plurielle, qu’il paraît impossible de la circonscrire. Dans
« Révolte », le poète se moque carrément de son art répétitif,
impropre à rendre la beauté singulière de la femme. Il traduit aussi
l’insuffisance de la poésie à ses yeux en invoquant parfois la peinture. Il
présente ainsi son poème « Trois Quatrains » comme un tableau, pour
lequel il propose un fond automnal, derrière le portrait de femme qu’il a fait.
Dans le « Sonnet » à Madame de M., la poésie est présentée comme
inférieure à la peinture au point que le poète renvoie la destinataire à un
vieil émail où elle se verra mieux qu’en ses vers. Dans le « Sonnet »
à madame Fanny A. P., le poète imagine peindre avec des pierres
précieuses, mais là encore, la fidélité au modèle ne serait pas totale :
la peinture, la sculpture, la poésie, tous les arts, finalement, sont renvoyés
à leur impuissance en comparaison de la pure contemplation. Charles Cros rend
hommage à Édouard Manet, qui était un grand ami, dans « Scène d’atelier »,
mais là encore il évoque une femme qui ne se reconnaît pas assez dans une toile
du peintre. L’ambiguïté de l’effort poétique s’exprime à plein dans
« Possession » : si le poète se prétend incapable de traduire
les moments de rêves passés auprès de la femme qu’il aime, il s’y essaie
toutefois bel et bien.

Mais s’il note des limites à son art, Charles
ne croit pas moins, comme Rimbaud, à sa puissance divinatoire, exploratoire. Il
conçoit la poésie comme une façon de vivre, un moyen de connaissance
. En effet,
mêmes dans les fantaisies en prose, où l’on a l’impression d’être face à des
tableaux aimablement colorés, la fin de la poésie n’est pas seulement
esthétique, il s’agit de repenser le langage, et donc le monde. Les images
insolites donnent en effet accès à des rapports cachés, qui inscrivent le poète
dans une forme d’éternité. Il en va ainsi du pouvoir d’invocation des mots dans
« L’Heure froide » : « Les
crépuscules du soir m’ont laissé tant de pierreries dans la mémoire, qu’il me
suffit de prononcer ces mots « crépuscules du soir, splendeurs des
couchants » pour évoquer à la fois les souvenirs solennels de vie antérieure
et les ravissements de jeunesse enivrée. »

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