Le Coffret de santal

par

De quoi la nature se fait l’écho

Comme nous l’avons dit, l’évocation des
saisons sert à plusieurs reprises au poète pour illustrer l’évolution de
l’amour. Mais souvent, ce sont les attraits féminins qui sont clairement mêlés
à ceux de la nature. Charles Cros reprend là une longue tradition poétique. Par
exemple, dans « Scherzo », il invite ainsi la femme aimée à illuminer
sa fantaisie : « versez-moi
votre ambroisie, / Longs regards, lys, lèvres, santal ! »
.
Attributs féminins et éléments naturels se trouvent ainsi parfaitement
entrelacés. Plus loin, la femme prend carrément l’aspect d’une « comète vagabonde […] Laissant
ta chevelure blonde / Flotter dans l’éther surhumain »
. Dans
« Transition », la nature est explicitement comparée à une très jeune
femme, et le poète se figure en magicien, en maître des saisons, en même temps
qu’en amant, puisque ses baisers ont le pouvoir de faire changer de saison en
même temps que l’humeur maussade de sa bien-aimée.

Le poète loue également la nature en la femme, c’est-à-dire ce qu’elle a de
proprement naturel, et se met ainsi en place une opposition entre les artifices
dont elle use et ses attraits naturels. Dans « À une attristée
d’ambition », par exemple, le poète exalte la nature à travers la femme en
invitant celle-ci à prendre conscience de sa beauté naturelle, à la préférer à
l’artifice, qui peut corrompre plutôt que mettre en valeur : « Ne rêvez pas d’accroître et de
parfaire encore / Les dons que vous a faits le ciel. / Ne changez pas l’attrait
suprême, qui s’ignore, / Pour un moindre, artificiel. »
Le poète loue
encore le naturel en la femme dans « Sur trois aquantines » :
Amphitrite a tort, selon lui, de s’enorgueillir davantage de son attelage et de
ses habits que de sa beauté : « C’est
l’imprévue absurdité féminine, désastreuse et adorable, plus fière des étoffes
achetées que des blanches courbures de son sein, plus orgueilleuse de la pure
généalogie de son attelage que de la transparence de ses prunelles. »

Filant toujours une opposition entre
l’artifice et la nature, celle-ci est évoquée en opposition à la ville, même si
elle peut la rappeler, comme dans « Villégiature », où le poète
contemple la foule des insectes, qui rappelle celle des hommes. Contrairement à
la campagne, le milieu urbain ne semble pas propice au rêve et à la
littérature : « la bêtise et
l’intrigue hâtive / N’y souffrent pas non plus qu’on rêve et qu’on
écrive. »
Et de fait le poète privilégie toujours un vocabulaire
bucolique, floral, minéral, pour évoquer son amour et les femmes. Il ne cesse
d’évoquer des matières, des senteurs, des substances, des bois, et c’est avec
une évocation du santal, dans « Insomnie », qui se transforme en
« sapin banal », qu’il marque sa désillusion. Les amours de la
nature, en les ébats d’oiseaux, se font gaiment l’écho de ceux du poète dans
« Soir éternel ». Comme ceux-ci se querellaient plus tôt, l’on peut
penser que le poète envisage ses propres problèmes de couple comme quelque
chose de naturel et d’un peu fatal. En revanche dans « Romance », les
oiseaux semblent railler la peine de la femme. Mais le « matin
moqueur » est une exception, car c’est d’ordinaire la ville qui se fait
synonyme de raillerie. Et la plupart du temps à ces railleries du monde, de la
société, la nature apporte une consolation ; ainsi l’eau, qu’elle soit
fleuve ou mer, apaise le poète qui loue leurs propriétés balsamiques dans
« Le Fleuve », qui se clôt sur ce vers : « Qu’on endorme son cœur aux murmures du Fleuve », le
cours d’eau étant ici présenté comme un synonyme du chant du poète lui-même,
qu’il invite à se lire entre amis. Son chant se fait donc un prolongement des
éléments naturels. Dans le poème « Li-taï-pé », Charles Cros use de
nombreux éléments naturels pour traduire les impressions que produit la poésie :
« Il n’est de soupirs du vent, / De
clameurs du flot mouvant / Qui soient si doux que les sons / Que le poète,
rêvant, / Savant mettre en ses chansons. »

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