Le Coffret de santal

par

La femme, entre amour et mort

Le
Coffret de santal
peut apparaître comme le récit d’un
amour où plusieurs femmes s’entrecroisent. Le poète, au gré des poèmes, passe
de l’éblouissement à la sérénité, de la joie à l’échec, au gré d’une idéalisation
quasi constante
. En effet, en avançant dans le recueil, le poète, très sensuel au
départ, évoquant sans grande pudeur ses ébats, paraît finalement pouvoir se
contenter d’un a
mour platonique comme nous le verrons. La
fin du « Sonnet d’Oaristys » est typique du balancement qui s’opère
dans l’âme du poète jouisseur ; le désir à la fois est un concentré de vie
et renvoie à ce qui y mettra un terme : « Tes baisers inquiets de lionne joueuse / M’ont, à la fois,
donné la peur et le désir / De voir finir, après l’éblouissant plaisir, / Par
l’éternelle mort, la nuit tumultueuse. »

Dans le recueil, domine surtout la désillusion
du poète quant aux relations amoureuses. La femme est souvent présentée comme
une traîtresse, même s’il arrive au poète de reconnaître que les trahisons sont
« réciproques », comme dans « Lendemain » : « Puis les baisers perdent leurs
charmes, / Ayant duré quelques saisons / Les réciproques trahisons / Font
qu’on se quitte un jour, sans larmes. »
La femme est parfois présentée
trop fière, ironique, comme dans « Sonnet cabalistique », où elle se
fait synonyme de froideur plutôt que de vie. La femme n’a que faire du poète
ici : « à ton front, d’où l’or
fin rayonne, / Il suffit d’avoir la couronne / De l’idéale royauté. »

Ce poème expose en outre l’ambiguïté du ressenti du poète : « Phare altier sur la côte
affreuse ; / Et te voir est joie et regret. »
Le charme vénéneux
de la femme apparaît clairement dans « Madrigal » : « J’attends, voluptueuse crainte, / La
mort, si je valse avec vous. »
Dans « Rancœur lasse », le
poète avoue carrément choisir la femme malgré la conscience qu’il a de son
venin ; il fait le choix de se bercer d’illusion : « Même au temps des premiers regards, /
Je la savais vaine et perverse. / Mais l’âme aux menaçants hasards / Se
berce. / Fermant les yeux, je me livrais / À sa suavité malsaine ».
Il
continue ensuite de vouloir « orner
son souvenir / De roses. »
De même, dans le « Sonnet » sans
dédicace qui suit « Don Juan », le poète, se présentant en metteur en
scène de théâtre, dit choisir sa première inepte et vénale : « Sous le faux air virginal / Je vois
l’être inepte et vénal, / Mais c’est le rôle seul que j’aime. »

Le poète décrit souvent le decrescendo de
l’amour en usant d’une comparaison avec les saisons ; l’on passe ainsi du
printemps à l’hiver. Et la fin de l’amour devient la mort des belles choses, et
même parfois de la femme elle-même. Le poète la vivra au décès de Nina de
Villard, morte folle en 1884, le grand amour de sa vie – le recueil est
cependant bien antérieur à cette date. S’installe ainsi dans les poèmes un jeu
constant entre les dangers de l’amour, des attraits féminins, des ambitions
féminines, et la mort qui guette, que ce soit la femme elle-même ou ses amants.
Ainsi la femme se fait araignée et crotale dans « Triolet
fantaisistes », et ses amants sont présentés comme des « papillons »
et des « oiseaux » qui tombent dans son piège : « Comme, à sa toile, l’araignée / Prend
les mouches et les frelons, / Elle en prend à ses cheveux blonds. »
Dans
« Supplication », la femme est clairement présentée comme une
meurtrière, si chez elle le cœur ne domine pas : « Douceur trompeuse de la fauve. / Glacé de froid, ou déchiré / À
belles dents, moi, je mourrai / À moins que ton cœur ne me sauve. »

Dans « Rendez-vous », la tombe de la
femme aimée, morte de chagrin à cause du poète, qui l’a indirectement peinée en
tuant son frère, devient un lit où il doit la rejoindre : « Au lit que tu sais faire, /
Fossoyeur, dans la terre. / Et, dans ce lit étroit, / Seule, elle aurait
trop froid. / J’irai coucher près d’elle, / Comme un amant fidèle »
.
Ici, comme l’amour, la mort reste une union. À nouveau les images sont morbides
dans « La Dame en pierre », puisque le poète évoque la statue qui
surplombe le tombeau d’une femme morte ; mais le poète se l’unit toujours
et la ressuscite, l’imagine comme vivante à partir de sa forme immobile. La
poésie devient bien le lieu qui enclôt l’amour, la beauté, qui fige la femme et
lui offre un tombeau encore plus pérenne que celui de pierre.

La mort se meut concrètement en chant dans
« L’Archet », un des plus célèbres poèmes de Cros, où les cheveux de
la femme aimée servent à confectionner l’archet du titre qui produit alors un
chant comme physiquement funèbre :
« Tous avaient d’enivrants frissons
/ À l’écouter. Car dans ces sons / Vivaient la morte et ses chansons »
.
Ce faisant, le poète parle de son propre art poétique. Symétrique de ce poème, « L’Orgue »
met en scène un organiste qui meurt d’amour puis hante un bois de sa musique,
usant des pins comme de tuyaux. À nouveau Charles Cros illustre le mouvement de
la poésie qui trouve et contribue à figer une éternité.

L’amour et la femme semblent largement
conditionner l’humeur du poète, qui déplore dans « Les Quatre
Saisons » : « Amour, quel
ennui te remplace ! »
. Et quand l’amour et la femme ne sont plus,
il arrive au poète, que l’absinthe console mal, d’attendre la mort les doigts
tremblotants (« Lendemain »). Dans « Lento », la femme
apparaît la poitrine creuse, l’âme usée, c’est une morte-vivante qui a sucé la
vie du poète, dont le cœur est « mi-rongé ». Une forme de mort ici le
sauve, celle du souvenir, auquel il tisse un linceul : « Maintenant c’est fini. Souvenir qui
m’opprimes, / Tu resteras, glacé, sous ton linceul de rimes. »

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