Le Coffret de santal

par

La solitude du poète, entre fatalité et choix

Le topos de la solitude du poète fait
immédiatement penser à « L’Albatros » de Baudelaire ; et l’on
retrouve effectivement, assez souvent, des traits baudelairiens sous la plume
de Charles Cros. Dans « Insomnie », le poète songe alors que le
bourgeois dort ; le poète semble ne pas mener la même vie que tout un
chacun, de ceux qui n’évoluent que rivés au sol, dans un monde purement
matériel. Dans « Morale », évoquant l’art de Théophile Gautier,
Charles Cros offre une explication à la solitude du poète : il ose « avec son corps, avec son âme orner le
monde »
, rêver à voix haute, et on lui en veut pour cela. Si le poète
est parfois présenté comme tout-puissant, comme un roi, il se voit toujours
menacé du drame des êtres supérieurs, et l’angoisse, l’incompréhension, la
solitude ne cessent de le guetter. Ces contrastes sont typiques de l’œuvre de
Cros, pleine de nuances, où l’homme semble toujours se situer entre espérance
et désespoir, confiance et résignation.

En se comparant à la femme dans
« Excuse », le poète exprime des besoins bien particuliers : « Dans la cohue où tu te plais, /
Regarde-moi, regarde-les, / Et tu comprendras mon silence. »
La cohue,
le monde, la foule ne lui vont pas, et il se réfugie dans un silence qui est
davantage l’apanage de l’homme, dans le recueil, que de la femme ; et
celle-ci d’ailleurs le lui reproche, comme dans « Roses et muguets ».
Le poète devient plus explicite dans le poème suivant, « Plainte »,
et se présente en « vrai sauvage », aux efforts méritoires puisqu’ils
semblent presque lui coûter la vie : « Je
me tue à vouloir me civiliser l’âme »
. Rarement mais parfois, la femme
elle-même apparaît comme une partenaire dans la solitude du poète : le
monde, pour celle que chante « Elle s’est endormie un soir », était
par exemple un « exil trop
lourd »
, parce qu’elle-même était éprise d’idéal. Dans le
« Sonnet » à Madame S. de F., il est question d’une autre femme
éprise d’idéale, mais qui parvient à combler son ennui par une quête de « plantes singulières, / Pour parfumer
l’air fade et pour cacher les pierres / De la prison terrestre où nous sommes
jetés. »

Une fois seul, à la fin de
« Drame », abandonné par sa bien-aimée, le poète dit trouver son
réconfort dans sa mémoire : « Ta
silhouette adorable se cambre / Dans ma mémoire. […] Tu resteras en moi comme
un camée »
. Dans « Vers amoureux », le monde apparaît au
poète peuplé de fous, de railleurs, et ce sont encore les souvenirs qui lui
offrent un refuge : « Le monde
anxieux s’empresse et s’agite / Autour de mes yeux […] Mais n’en pouvant plus
[…] je m’isole / En mes souvenirs. Je ferme les yeux ; / Je vous vois
passer dans les lointains bleus, / Et j’entends le souvenir de votre
parole. »
Mais à l’opium mental des souvenirs doit parfois
s’additionner la liquéfaction de la peine qu’offre l’alcool ; le poète le
dit clairement à la fin de « Berceuse » : « au matin gris, / Nous chercherons, toi, des souris / Moi, des
liquides / Qui nous fassent oublier tout »
.

Dans « Tsigane », le poète paraît
clairement jouir de sa solitude. Il présente son parcours comme un errance à
travers des chemins escarpés, mais il semble se réjouir de ne pas avoir
d’attaches, de ne pas être attendu. La solitude apparaît à nouveau choisie,
mais sur le ton de l’aigreur, dans « Délabrement » ; l’amour est
mort, et il n’y en aura plus : plus de « nouvelle hôtesse » dans
son appartement délabré. C’est peut-être la solitude qui finit par allonger les
rêves du poètes sur des lits plus réalistes : ainsi, dans
« Pituite », on le retrouve vivant un amour platonique mais
« immortel », avec une femme devenue « sœur », qui n’a rien
de la puissance des femmes-fauves d’autrefois. De même la femme de
« Résipiscence » a-t-elle de modestes ambitions. S’il goutte donc sa
solitude par moments, le poète finit toujours par choisir un amour, quel que
soit sa nature, comme s’il était incomplet seul. Mais sans solitude, pas
d’appel au souvenir pour se bercer, et pas de poésie, comme l’exprime la mise
en scène de « Distrayeuse », où la femme se couche carrément sur la
feuille de papier : c’est l’instant, qui est finalement choisi, ou dans
lequel le poète est forcé, plutôt que son embaumement. Le poète, c’est alors
peut-être celui qui ne vit plus, qui « arrête la vie », soit parce
qu’il se retire de lui-même de la vie du monde commun, soit parce qu’on l’en
élève – un amour, une femme, qui viendront à nouveau nourrir et peupler les
temps solitaires à venir. Ainsi la vie du poète apparaît plurielle et cyclique.

 

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