Le Docteur Héraclius Gloss

par

Le comique avant tout

Dans Le Docteur Héraclius Gloss,Maupassant adopte un style dont l’objectif est de faire rire et sourire sonlecteur. Celui qui deviendra un maître du réalisme choisit une ville fictive,Balançon, prototype de la ville de province, point trop petite puisqu’elle aune faculté où officient les amis de Gloss, M. le Doyen et M. le Recteur.

Le premier élément comique que le lecteurrelève réside dans le nom des protagonistes. En effet, le prénom même de Gloss,Héraclius, dérivé d’Héraclès, est ridicule, de même que celui dumétempsycosiste interné Félorme, prénommé Dagobert. L’antiquité bouffonne deces prénoms les rapproche du chien du docteur, qui porte le nom dumathématicien antique grec Pythagore. Cet animal donne à Maupassant l’occasionde brosser une scène comique lorsqu’il décrit les entretiens du docteur Glossavec son compagnon canin, car il est persuadé que l’animal est la réincarnationde quelque personne défunte : « Il faisait asseoir son chien à tableà ses côtés, il avait avec lui de graves tête-à-tête au coin du feu – cherchantà surprendre dans l’œil de l’innocente bête le mystère des existencesprécédentes ».

Cependant, c’est avec la description du singeet de ses agissements que Maupassant se surpasse dans le comique animal. Lequadrumane a pris possession de l’intérieur de Gloss et y règne endespote ; l’effet comique est garanti quand Maupassant décrit le docteurassis au seuil du bureau où l’animal est enfermé, s’étant fait « un observatoiredu trou de la serrure » : il contemple alors le singe « étendudans un fauteuil et qui se chauffait les pieds au feu ». Le tableau estplaisant, et l’analogie entre l’homme et la pose de l’animal est comique, maisce n’est qu’un premier pas : puisque le « bon garçon de singe »va utiliser son don d’imitation pour la plus grande joie du lecteur, tandis queGloss y voit la survivance de l’âme du défunt auteur de son manuscrit ;l’effet est alors renforcé, et ce jusqu’à la parodie : le singe assis aubureau du docteur ressemble trait pour trait à ce dernier, caricature de savantde pacotille : « lisant le manuscrit, […] Il avait sur les épaulessa longue robe de chambre en soie antique à grandes fleurs rouges, et, sur latête, son bonnet grec en velours noir brodé d’or » : à cette vue, lelecteur rit, et d’autant plus quand il contemple la « joievéhémente » du docteur Gloss qui voit alors dans l’animal velu « cetauteur attendu, désiré comme le Messie par les Juifs ». Le comique lié auxanimaux est également présent dans la description des agissements du docteurqui refuse que sa domestique élimine les petites bêtes nuisibles qui infestentson logis.

Le comique de la nouvelle réside aussi, horsces situations précises, dans le ton même adopté par Maupassant, ton parodiquequi imite celui des romans anciens, dont les chapitres portaient des titresinterminables qui décrivaient précisément ce qui allait se produire dans leslignes qui suivaient. Certains titres de chapitres sont même truffés de motsorthographiés à la mode d’autrefois, comme celui où Maupassant évoque « lebon roy Henri IV, lequel ayant ouï plaidé deux maistres advocats ». Cettepatine ancienne est fausse, et n’est là que pour faire rire le lecteur qui voitsoudain convoqué le plus populaire des rois de France au milieu d’un récit desplus burlesques. En plus du style, Maupassant use de métaphores imagées etexagérées, qui donnent de la vie du docteur l’image d’une geste épique ;ainsi, le docteur ne recherche pas la vérité, il est « ballotté par lahoule des philosophies, sur le radeau des incertitudes » avant d’entrer« triomphant et illuminé dans le port de la métempsycose ». Pauvredocteur, si savant et si naïf : son manuscrit est un attrape-nigaud, ce quele lecteur perçoit dans la présentation même, et fort drôle, qu’en fait lebouquiniste, qui fait passer le recueil pour « un manuscrit hébreuretrouvé dans les fouilles de Pompéi ». Le premier élément comique de lanouvelle est donc bien le docteur lui-même. Quant aux descriptions que livreMaupassant, elles sont à l’opposé de ce que prônera bientôt l’écrivain, àsavoir le réalisme, et se parent d’un lyrisme exagéré comme en témoigne ladescription du jardin grouillant d’animaux protégés par Honorine : « lejardin présentait alors un spectacle semblable à celui que devait offrir,lorsque les eaux du Déluge se retirèrent, l’intérieur de l’Arche où Noérassembla toutes les espèces vivantes ».

Le comique finit par tourner au farcesque,quand le docteur Héraclius Gloss quitte l’asile d’aliénés et se voit escortépar les garnements de la ville qui ont décidé de faire de lui leurvictime : c’est un véritable charivari qui accompagne les pas du docteur,puisque les enfants, au cri de « V’là l’homme aux bêtes qu’est sorti de lamaison des fous », l’escortent jusqu’au seuil de sa maison, en un cortègeburlesque et bruyant. Maupassant utilise donc des moyens fort différents deceux qu’il utilisera dans ses œuvres ultérieures. En effet, les contes etnouvelles de l’écrivain foisonneront d’éléments comiques, comme en témoignentdes œuvres comme La Bête à Maît’ Belhomme, La Maison Tellier ou UnNormand, entre autres. Mais ce sera un comique qui éclora dans un écrinréaliste, alors que le comique du Docteur Héraclius Gloss naît de laparodie, de la caricature. En imitant les contes d’autrefois qui narraient lesfaits et gestes de protagonistes hors du commun, Maupassant créé un comiqueclassique et bon enfant, sans prétention à quelque peinture sociale oucritique. 

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