Le Docteur Héraclius Gloss

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Le docteur Héraclius Gloss

Âgé de cinquante ans, le protagoniste du récit est un homme « petit, vif, nerveux », d’une « extraordinaire minceur ». « Sa figure surtout [est] tellement en lame de rasoir que les branches de ses lunettes d’or, dépassant démesurément ses tempes, [font] assez l’effet d’une grande vergue sur le mât d’un navire ». En outre, il est « très coquet et très parfumé ». Il mène une vie paisible rythmée par les repas fins que lui prépare sa domestique Honorine – dont le lecteur devine quelle est aussi sa maîtresse – et ponctuée des visites de ses deux amis M. le Recteur et M. le Doyen. Son titre de docteur ne sanctionne pas ses diplômes, mais est porté, par habitude, de père en fils dans sa famille. Il n’en est pas moins « un très digne et très savant homme » qui vit au milieu des livres et qui, au début de la nouvelle, n’est jamais si heureux que lorsqu’il chine chez les bouquinistes de Balançon.

C’est au cours d’une exploration chez un bouquiniste qu’il découvre le livre qui va bouleverser sa vie : le récit des vies supposées et successives d’un homme qui prétend s’être réincarné au fil des siècles. Gloss découvre alors la métempsycose, cette réincarnation de l’âme humaine après la mort dans un autre corps, humain, animal ou végétal, selon que le défunt doive améliorer sa progression spirituelle. Cette croyance peu répandue en Occident est fondamentale dans d’autres parties du monde comme le sous-continent indien. La découverte de la métempsycose est pour le docteur une révélation : « Il lui semblait qu’un voile se fût déchiré tout à coup et que ses yeux se fussent ouverts aux choses inconnues ».

Le cours tranquille de la vie de Gloss est transformé : il va peu à peu ne vivre que par et pour la métempsycose, et changer ses habitudes en conséquence : il adopte un régime végétarien, de peur de dévorer un être dont l’âme était autrefois humaine, et cet abandon du régime carné rend ce bon vivant profondément malheureux ; il pose un regard attendri sur les animaux, adopte un grand singe qu’on exhibait dans une foire – et l’animal règne bientôt en despote sur la maison de Gloss. Le docteur interdit qu’on tue les nuisibles dans son foyer – souris, rats et autres araignées ne tardent pas à pulluler. En outre Gloss tient conversation à son chien. Ce qui était une innocente excentricité prend une telle ampleur que ses concitoyens s’alarment et, devant ce comportement décidément étrange, on fait interner le docteur Héraclius Gloss. À l’asile, il rencontre un autre métempsycosiste, auteur probable du manuscrit trouvé chez le bouquiniste. Cette rencontre n’apaise pas Gloss, au contraire, et après une libération de courte durée, le malheureux finit par être enfermé définitivement à l’asile d’aliénés.

Le personnage de Gloss est à bien des égards comique : son prénom pompeux le rattache à la mythologie grecque – le demi-dieu Héraclès. Il n’a pourtant rien d’un Hercule, et son physique est celui de ces doux savants qui, comme Ichabod Crane dans La Légende de Sleepy Hollow ou le professeur Tournesol dans Tintin, posent sur le monde un regard innocent. Cependant, le destin de Gloss, bien que conté sur un mode comique, n’en est pas moins tragique puisqu’il termine ses jours enfermé dans un asile d’aliénés. Il est victime de l’intolérance des autres à son égard, qui ne supportent pas qu’on sorte de la norme. Mais n’est-il pas un authentique fou ? La question apparaît en creux dans le récit : quelle est la frontière entre l’excentricité et la folie ? À quel moment Gloss bascule-t-il de l’une à l’autre ? En effet, le Gloss du début de la nouvelle est un brave homme qui ne vit que pour les livres et la bonne chère. En revanche, les derniers chapitres montrent un Gloss sanguinaire qui massacre les animaux de sa maison en un effrayant holocauste. Le personnage a donc évolué de l’excentricité au trouble mental authentique. Si Gloss apparaît d’abord comme victime de l’intolérance de ses contemporains, qui stigmatisent son excentricité comme une marque de folie, force est de constater que son comportement finit par nécessiter un traitement médical, voire un internement, car il devient un véritable fauteur de troubles à l’ordre public.

Le lecteur peut donc se poser la question de la folie de Gloss : a-t-elle été induite par l’intolérance des autres, ou Gloss la portait-il en lui ? 

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