Le Docteur Héraclius Gloss

par

Le trajet de la folie

À la lecture du Docteur Héraclius Gloss,l’amateur des œuvres de Maupassant est frappé par l’évocation du fantôme qui varonger la joie de vivre de l’écrivain pendant les dix-huit ans à venir :la folie. En effet, Maupassant mourra fou, son cerveau malade rongé par lasyphilis. La folie fera plusieurs apparitions dans son œuvre, en particulierdans Le Horla, peut-être sa plus célèbre nouvelle. Il est donc frappantde voir dans l’histoire du docteur Gloss la première évocation d’une folie quimarquera à ce point la vie de l’auteur, âgé d’à peine vingt-cinq ans quand ilécrit la nouvelle.

Le premier personnage qui évoque clairementl’éventuelle folie de Gloss est sa domestique Honorine qui, constatant la placequ’a prise le singe dans la maison du docteur, est « convaincue que ledocteur Héraclius Gloss [est] décidément fou ». Ce qui n’est, au départ,qu’une remarque anodine comme on en dit parfois dans les moments d’agacement, aune valeur prémonitoire : Gloss finira enfermé à l’asile d’aliénés. Sil’on observe le docteur Gloss au début de la nouvelle, il peut être vu comme unindividu quelque peu excentrique, à la vie sociale limitée, qui ne trouve lebonheur que dans les livres et la bonne chère. Ce comportement est parfaitementaccepté par la communauté. C’est quand il installe son singe chez lui que sonexcentricité devient plus visible, plus bruyante, ce qui a le don d’agacerprodigieusement Honorine. Le lecteur peut considérer que l’animal est un simplesujet d’observation pour le savant qu’est Gloss ; ce qui pose un problème,c’est que Gloss croit reconnaître en son singe un être humain réincarné, et letraite comme tel. On passe alors de la simple excentricité à un comportementmoins acceptable.

Puis le trait grossit, et Gloss étend saprotection à toutes les bêtes qu’il croise, y compris les nuisibles ; enoutre, il exprime vivement à Honorine sa volonté de voir ses ordres – absurdes,selon la domestique – suivis. La femme, excédée, va vider son cœur auprès d’autrescommères, et lâche la phrase fatale : « Après tout, ce n’est pas safaute, à ce pauvre homme, s’il est fou ». C’est de là que part la rumeur.Celle-ci prend de l’ampleur, et chacun voit dans le moindre geste du docteur lamanifestation de sa folie, même si le geste en question est innocent. Savolonté de vouloir convaincre ses proches du bien-fondé des théoriesmétempsycosistes peut être vue comme la marque de son enthousiasme, ou commeune manie. Et quand le docteur sauve un petit chat, geste honorable, maislaisse se noyer un garnement, la sentence tombe : il faut être fou pouragir ainsi. Et Gloss, condamné par l’opinion publique, est enfermé.

Mais Gloss n’est-il qu’un excentrique ?Si l’on observe son comportement, certains traits semblent indiquer que sonesprit s’égare parfois, et s’engage sur les sentiers de la folie. Ainsi, sonenthousiasme pour la métempsycose le convainc de placer l’animal au-dessus del’humain ; il accorde aux animaux des droits qui, de nos jours, noussemblent normaux, mais il retire dans le même temps sa considération auxhumains, bien réels pourtant et non réincarnés. Ensuite, il suppose aux animauxune âme semblable à la sienne, ce qui l’amène à tenir de grands discours à sonchien Pythagore. Quant au singe, il le traite en ami et se laisse tyranniserpar l’animal. Enfin, son désir de préserver toute vie le pousse à de fâcheuxexcès : adopter un régime végétarien est surprenant dans son milieu maisconcevable, tandis que favoriser la prolifération de toutes sortes d’animauxdans sa maison est une démarche contestable, car son intérieur devient uneménagerie où même les araignées et les souris ont droit de cité. Ce qui étaitsimplement comique, comme les conversations silencieuses avec le chien, devientpathologique : il « [vit] avec ses bêtes, se [vautre] avec elles.Pour lui, l’homme [disparaît] peu à peu de la création, et bientôt il n’y vitplus que les bêtes ».

Un nouveau pas est franchi quand le malheureuxdocteur rentre de l’alise d’aliénés : poursuivi par les garnements de laville, il arrive excédé dans son logis, où il trouve une foule d’animaux que,croyant lui plaire, Honorine a laisser proliférer. La réaction de Gloss estd’une violence inouïe : il assomme le singe et massacre les pauvres bêtesqui croisent son chemin. On passe alors de l’excentricité à la folie furieuse.Puis il piège les animaux domestiques du voisinage, les empoisonne, et soncomportement devient un trouble à l’ordre public : il faut l’enfermer ànouveau. Tel est le parcours de la folie du docteur Gloss.

Cependant, le lecteur peut ajouter un élémentà ce triste tableau : un soir, le docteur croit se reconnaître quand ilvoit le singe, assis à son bureau et vêtu de sa houppelande, la pipe à labouche : « Sa lampe de travail était allumée sur sa table, et, devantson feu, le dos tourné à la porte par laquelle il entrait, il vit… le docteurHéraclius Gloss lisant attentivement son manuscrit. » En fait, il s’agitde son singe, imitant les attitudes du docteur. L’effet voulu est comique, maisle lecteur ne peut s’empêcher de songer à d’autres hallucinations du même type,bien réelles celles-là, que Maupassant décrira près de dix ans plus tard dans LeHorla. Dans cette nouvelle, le narrateur décrit les hallucinationsautoscopiques dont le protagoniste est victime et qui le poussent à croirequ’il est accompagné d’une présence, un double ou un être malsain et puissant.Maupassant, dont le cerveau était alors gravement atteint par la syphilis,souffrait de troubles semblables. Se pourrait-il qu’âgé de vingt-cinq ans, ilait déjà connu de tels épisodes ? La syphilis ne fut diagnostiquée chezMaupassant qu’en 1877, soit deux ans après la rédaction du Docteur HéracliusGloss. Le cerveau de l’écrivain n’était alors pas atteint au point desouffrir d’hallucinations, mais l’épisode comique du docteur qui croit sereconnaître en la personne du singe évoque de façon troublante deux thèmesmajeurs de l’œuvre à venir de Maupassant : ceux du double et de la folie.

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