Le meilleur des mondes

par

La création d’une société « meilleure »

A. Société industrielle et fordisme 

 

L’œuvre nous confronte à une société froide, fondée sur le calcul, le rationalisme, le contrôle et l’absence d’émotions, la recherche par les hommes de la productivité et du rendement. Tout est industriel, artificiel, les humains travaillent sur des chaînes de production de marchandises et sont eux-mêmes créés à la chaîne. Même le temps est réglé selon le calendrier « Notre Ford ».

Le fordisme est un concept qui a réellement existé, inventé par Henry Ford en 1908, créateur de la marque du même nom. Le fordisme avait pour but d’accroître la production des biens de masse d’une entreprise par une division du travail, une standardisation, une stimulation de la production par un processus de récompense : « Notre Ford fit beaucoup pour enlever à la vérité et à la beauté l’importance qu’on y attachait, et pour l’attacher au confort et au bonheur. La production en masse exigeait ce déplacement. »Ce modèle est repris avec exactitude par Aldous Huxley. Le système de la division du travail est repris par le système de caste. En effet, chaque classe – Alpha, Bêta, Gamma, Delta et Epsilon – a un travail attribué qui lui est propre. Ces cinq castes forment une chaîne où chacun est un maillon indispensable. Même si les Epsilon sont au bas de la hiérarchie, ils sont les seuls à posséder les capacités qu’il faut pour accomplir leur travail et sans eux, les castes au-dessus ne fonctionneraient pas.

Le principe de standardisation est également présent. Chaque individu de la caste effectue un travail identique à son voisin, tous possèdent la même physionomie, les mêmes peurs, les mêmes désirs, ils ne sont que des clones les uns des autres. Ils sont « standardisés », interchangeables comme l’étaient les pièces composant la Ford T. L’individu n’est pas apprécié pour ses qualités personnelles ou un trait de caractère qui lui est propre, puisqu’il est identique au reste de la population : « Un perfectionnement prodigieux par rapport à la nature. Des jumeaux identiques […] par douzaines, par vingtaines, d’un coup. »

Enfin, le système de récompense est ici symbolisé par la consommation de soma. Pour le travail effectué chacun a droit à sa « pilule du bonheur ». Le soma permet non pas de s’acheter des choses, il n’est pas un salaire en monnaie, mais un salaire dans le sens où il récompense en apportant une détente maximum, un sentiment de plénitude incomparable : « Il y a toujours le soma, le soma délicieux, un demi-gramme pour un répit d’une demi-journée, […] deux grammes pour une excursion dans l’Orient somptueux, trois pour une sombre éternité sur la lune. »Cette récompense engendre une certaine compétition en faveur d’une meilleure production, mais également l’assurance qu’il n’y aura pas de plaintes de la part de la population.

La société est donc comme une machine bien rodée, qui produit des humains comme des pièces semblables et interchangeables, conçues selon un cahier des charges précis et contrôlé. Comme les voitures qui sortaient des usines de production, pour que tout fonctionne, tout est calibré, formaté, sans défauts : les humains sont conçus selon des « gammes » comparables à des gammes de couleurs automobiles, et selon la classe à laquelle ils appartiennent, leur vie est calibrée. Cette société est donc totalement apathique, en inertie, anesthésiée par les progrès en matière de science et de technique. C’est le principe du conditionnement.

 

B. Le conditionnement social

 

Chaque être est ainsi conditionné : il intègre dès sa création, dans son code génétique, les règles de la société, les principes de base à respecter. Chaque individu suit un destin bien précis, déjà tracé, et s’en satisfait, sans jamais se poser des questions sur le bien-fondé de ce conditionnement. Le conditionnement est prévu de telle sorte que les hommes soient de bons consommateurs, qu’ils ne remettent pas en question le système, et participent à le reproduire. Ces êtres sont des « citoyen[s] heureux, assidu[s] au travail, consommateur[s] de richesses, il[s] [sont] parfait[s]. »Ils sont incapables de percevoir leur essence en tant qu’être humain existant au monde, de prendre la mesure de leur « moi », du pouvoir qu’ils ont sur la réalité. Il n’existe ici aucune place pour la spontanéité et les sentiments véritables. Le libre arbitre est supprimé via une drogue appelée soma et par un conditionnement effectué dès le stade embryonnaire.

La procréation naturelle n’existe plus, elle s’effectue uniquement grâce à la fécondation in vitro. Le procédé mis en place, appelé Bokanovsky, permet d’obtenir quatre-vingt-seize jumeaux identiques via un clonage poussé à l’extrême : « Un œuf, un embryon, un adulte, – c’est la normale. Mais un œuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de proliférer, de se diviser : de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé, et chaque embryon, un adulte de taille complète. » Il n’y a pas d’identité propre à chacun. Le conditionnement physique par caste est ensuite pratiqué ; chaque caste possède un physique qui lui est propre : les Alpha Plus sont grands et intelligents, les gamma petits et gros, etc. Il existe donc un conditionnement physique, qui, en cas de défaillance, engendre une marginalité – c’est le cas chez Bernard Marx.

Autre conditionnement, celui mental effectué dès la naissance et plus tard sur les enfants. Selon la caste, les enfants subissent des conditionnements différents. Par exemple, les enfants sont disposés dans une pièce, et on leur passe un bruit insupportable, associé à une image, puis aussitôt un autre son et une image rassurante. Ainsi, on peut apprendre aux Epsilon que les livres sont dangereux : « Les livres et les bruits intenses, les fleurs et les secousses électriques, déjà dans l’esprit de l’enfant, ces couples étaient liés de façon compromettante : et au bout de deux cents répétitions de la même leçon ou d’une autre semblable, ils seraient mariés indissolublement. »

Chaque individu de chaque caste possède les mêmes pensées que son voisin, les mêmes activités. On leur apprend très tôt qu’il faut faire des activités de groupe, que la solitude est mal vue. Pour qui ne respecte pas ces règles, un rejet total se produit de la part des autres. Mais le conditionnement est généralement très bien réussi et les éléments perturbateurs sont envoyés ailleurs, dans des îles, tout comme l’ont été Watson et Marx.

Le conditionnement est facilité par le soma, une drogue peu dangereuse en apparence, distribuée sous forme de pilules à chaque fin de journée, et qui plonge tous les humains dans une sorte de brouillard de béatitude, de bonheur artificiel, qui permet de maintenir la cohésion sociale en empêchant les hommes de revendiquer quoi que ce soit ou de se placer en position de réflexivité. Ils sont heureux de leur condition, de leur place dans la société, puisqu’ils n’ont conscience de rien.

La mise au point de ce conditionnement total par la société de Ford est très bien mené, malgré les quelques accidents qui peuvent survenir. Chacun fait partie d’un tout, il n’existe aucun individualisme. Le moule est façonné a priori et personne ne songe à en sortir. Cette description faite en 1931 par Aldous Huxley se révèle finalement pas si éloignée de notre société actuelle où il est quasiment nécessaire de rentrer dans les normes dictées par la mode, que ce soit pour les vêtements ou la taille filiforme à arborer, pour ne pas être mis au ban de cette société. Via la publicité notamment, une certaine conformité est enseignée de manière insidieuse, avec pour tyran cette injonction de « plaire à tous ».

 

C. Les caractéristiques majeures du Meilleur des mondes

 

Le monde créé par l’auteur est un monde bien particulier aux caractéristiques précises. Ce monde est régi par des « administrateurs mondiaux » qui gèrent chaque zone du globe et font respecter les règles établies. L’histoire a lieu à dans un Londres de l’an 632 de l’ère Ford, laquelle a succédé aux sociétés anciennes dans lesquelles nous vivons suite à un conflit appelé la Guerre de Neuf Ans. Tout d’abord, les notions de famille n’existent plus : il n’y a ni mère, ni père, juste des enfants nés in vitro, des bébés-éprouvette tous nés d’un seul et même œuf. Ces termes de famille et de parents sont même devenus tabous. La reproduction naturelle est interdite, désormais, tous les humains sont conçus en éprouvette et génétiquement modifiés pour être mieux conditionnés. Les relations sexuelles ne sont là que pour se détendre, se faire du bien. Elles ne peuvent être conçues comme liées à une seule personne : contrairement à aujourd’hui, ce n’est pas la fidélité qui prime mais l’abondance de partenaires : « Dans un creux herbeux […] un petit garçon d’environ sept ans et une petite fille qui pouvait avoir un an de plus, s’amusaient, fort gravement et avec toute l’attention concentrée de savants plongés dans un travail de découverte, à un jeu sexuel rudimentaire. » Il est mal vu, comme le fait Lénina, de fréquenter un seul et même homme pendant quatre mois. Le sexe est banalisé, il existe même des cinémas où les scènes sexuelles sont rendues hyperréalistes et où celui qui regarde éprouve les sensations en même temps que le héros du film.

La recherche du plaisir est une part importante de ce monde, car outre le plaisir des sens via la sexualité, il existe le plaisir de l’esprit, procuré par le soma. Cette drogue relaxe, et empêche tout sentiment négatif. Ainsi, la souffrance, la peine et tous ces sentiments douloureux n’existent pas. La mort elle-même n’est plus vécue comme un drame mais comme une chose heureuse. La population est ainsi conditionnée de façon à ce qu’elle ne ressente pas la perte. Par exemple, la mort est associée à la donation d’une crème au chocolat en hôpital : « Le conditionnement pour la mort commence à dix-huit mois. Chaque marmot passe deux matinées par semaines dans un Hôpital pour Mourants. On y trouve tous les jouets les plus perfectionnés, et on leur donne de la crème au chocolat les jours de décès. Ils apprennent à considérer la mort comme une chose allant de soi. » L’ancien n’est bon qu’à jeter, on ne valorise que le nouveau ; ainsi, on ne réutilise rien, on ne répare rien, on change : « Nous jetons toujours les vieux habits. Mieux vaut finir qu’entretenir, mieux vaut finir… ».Tous les sentiments pouvant entraîner une baisse du moral sont supprimés ; or, il existe une vraie peur de la douleur. De toute évidence, il est plus difficile d’apprécier le bonheur quand on ignore son contraire.

La société est strictement divisée en cinq castes : les Alpha, Bêta, Delta, Gamma, Epsilon, composées chacune de sous-castes : Plus ou Moins. Certains humains qui ne se sont pas soumis au conditionnement sont gardés dans des réserves à « sauvages » d’où ils ne peuvent sortir à moins de se plier au conditionnement. On peut y voir ici une forme de torture : l’aliénation physique ou l’aliénation mentale, que choisir ? De plus, la religion n’existe pas, Dieu ou une notion du même type étant incompatible avec les progrès de la science et de la technique. Il a été remplacé par un personnage non moins vénéré, Ford. La technologie et les machines ont donc pris le pas sur l’homme et sa capacité de penser, elles ont créé un monde déshumanisé.

La connaissance est mal vue, les livres sont interdits : « On ne pouvait pas tolérer que des gens de caste inférieure gaspillassent le temps de la communauté avec des livres, et qu’il y avait toujours le danger qu’il lussent quelque chose qui fit indésirablement déconditionner un de leurs réflexes. » Le seul à dire la vérité est « Sa Forderie », qui représente tout le pouvoir du pays. C’est une sorte de « dictature douce », où il est seul dirigeant (il n’y a pas d’élections), mais personne ne se plaint car les habitants sont rendus trop apathiques par le soma. De plus, personne ne songerait à se plaindre d’un monde où le plaisir est prôné.

Aldous Huxley nous présente un monde que l’on aurait pu considérer comme utopique en raison de cette présence permanente du plaisir et de cette absence de douleur, mais l’inexistence du libre arbitre, de la famille et de l’intérêt pour autrui produit une frayeur qui prévaut sur le bonheur envisagé. On compte bien plus d’aspects négatifs à un tel monde que d’aspects positifs. L’auteur émet ici une mise en garde à travers un monde fictif, mais dont les problèmes sont bien réels.

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