Le neveu de Rameau

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Denis Diderot

Chronologie

 

1713 : Naissance de Denis Diderot
à Langres en Champagne (actuellement en Haute-Marne) dans une famille
bourgeoise. Son père est un maître et industriel coutelier réputé. Destiné à la
prêtrise, Denis, élève brillant, étudie d’abord chez les jésuites, et reçoit la
tonsure à treize ans en tant qu’abbé. Il s’écartera cependant rapidement de la
carrière ecclésiastique.

1728 : Arrivée à Paris. Il y
étudie la philosophie et la théologie. Menant une vie de bohême il
exercera ensuite plusieurs professions – clerc, percepteur, rédacteur, traducteur
– et continue longtemps de solliciter financièrement sa famille. Durant cette
période d’apprentissage il s’intéresse aussi beaucoup au théâtre, aux mathématiques,
et apprend seul l’anglais.

1742 : Rencontre de Jean-Jacques Rousseau, qui devient un ami, et par
lequel il rencontre deux ans plus tard Condillac. Rousseau et Diderot
commencent à diverger de manière importante à partir de 1757, le second
affirmant l’importance de l’insertion de l’homme dans la société, à rebours du
principe de solitude du premier. La rupture totale en 1770 laisse les deux
hommes très amers. Cette année de 1742 Diderot fait aussi ses débuts en littérature avec une traduction de l’Histoire de la Grèce de Temple Stanyan (1675-1752). L’année
suivante il traduit Shaftesbury (1671-1713), un Essai sur le mérite et la vertu qu’il commente abondamment et qui
signale son orientation vers le déisme.
Il embrasse ainsi la rare carrière d’écrivain non pensionné.

1743 : Diderot est enfermé quelques
semaines dans un monastère par son père, fatigué de ses frasques, et qui s’oppose
au mariage que son fils projette. Il se marie cependant en secret cette
année-là ; il aura quatre enfants donc un seul parviendra à l’âge adulte.

1746 : Publication de sa première
œuvre originale
, Pensées philosophiques. Ce recueil
d’aphorismes qui paraît anonymement et exprime une vision de la religion peu
orthodoxe – déiste et naturelle – connaît
un certain succès mais se voit condamné au feu par le parlement de Paris.

1747 : Diderot est chargé avec D’Alembert
(1717-1783) de mener à bien le projet de l’Encyclopédie, qui commence à
paraître en 1751 et lui prend
beaucoup de temps jusqu’en 1772. Il
devra défendre l’entreprise en plusieurs occasions contre maintes attaques,
parfois seul – D’Alembert quitte l’entreprise en 1757. Dès 1752 elle subit une
première interdiction ; les
encyclopédistes sont considérés comme « une secte dangereuse ». En
1759 elle est mise à l’index. Diderot
se lie particulièrement à cette époque à Grimm et D’Holbach.

1749 : La condamnation de sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, où Diderot
exprime des opinions matérialistes et
athéistes
, lui vaut d’être incarcéré
trois mois au château de Vincennes. Grandement échaudé, l’écrivain se montrera dès
lors très prudent dans ses publications et
réservera nombre de ses textes à la postérité.

1755 : Sophie Volland devient sa
maîtresse. Jusqu’à la mort de celle-ci en 1784, ils échangent une abondante correspondance, très
importante pour qui veut compléter sa connaissance de l’écrivain.

1759 : Débuts de critique d’art ;
les neuf Salons de Diderot s’étalent
irrégulièrement de 1759 à 1781.

1765 : Diderot bénéfice du mécénat
de Catherine II, impératrice de
Russie, par le bais de l’achat en viager de sa bibliothèque. Il achètera aussi
des œuvres pour cette amatrice d’art.

1773-1774 : Unique voyage hors de France de
Diderot, à l’invitation de Catherine II qu’il rejoint à Saint-Pétersbourg et qu’il conseille. Il profite du trajet pour
faire deux longs séjours à La Haye. À
son retour, sa santé est dégradée.

1784 : Mort à Paris.

 

Regards sur les œuvres

 

Les Bijoux indiscrets (1748) : Grâce à un anneau
magique, un sultan peut obtenir des confessions scandaleuses de toute femme
qu’il rencontre. Derrière le décor oriental se devine Paris et ses personnages
historiques, dont Louis XV et la Pompadour. Ce roman aux allures libertines a bien
entendu une portée allégorique et révèle une satire de l’époque. Diderot y traite des questions artistiques – la querelle des Anciens et des Modernes, la
réforme du théâtre d’opéra et de comédie –, ou encore de philosophie, de droit
et d’économie.

Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749) : Diderot s’y livre à une étude d’un aveugle-né, l’aveugle
de Puiseaux, qui lui permet d’appuyer un relativisme
fondamental
dans les questions
métaphysiques et morales
, car les sens intervenant dans la formation des
idées, des sens différemment utilisés aboutissent à des idées variées ;
puis à celle d’un mathématicien anglais, Nicolas Saunderson, lui aussi aveugle
de naissance, dont le cas vient appuyer l’attaque du philosophe contre les idéalistes, comparés à des
aveugles dont le système est le plus absurde de tous. Le matérialisme de Diderot fait ici le lien entre celui des Anciens,
essentiellement mécaniste, et un nouveau matérialisme, moderne et scientifique.
Du point de vue de la forme, Diderot choisit un genre à la mode, entre la
conversation et l’essai, et son style nerveux, concis, fait naître sous sa
plume bon nombre d’aphorismes, épigrammes et autres bons mots.

L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers, par une société de gens de lettres
(1751-1772) :
Cette somme de savoir se compose de plus d’une trentaine de volumes dont onze
de planches. Les collaborateurs principaux en sont D’Alembert, Voltaire et Montesquieu. Quelques propos de Diderot
en marquent assez le dessein : « Il
faut tout examiner, tout remuer sans exception et sans ménagement » 
;
« Il faut fouler au pied toutes ces
vaines puérilités, renverser les lumières que la raison n’aura point posées,
rendre aux sciences et aux arts une liberté qui leur est si précieuse »
.
Cette entreprise symbolise donc le triomphe de l’esprit philosophique au XVIIIe dans sa lutte contre les
abus de l’autorité et des traditions.

Le Fils naturel ou Les Épreuves de la vertu
(1757) : Cette comédie en cinq
actes et en prose est une illustration de l’esthétique théâtrale « vériste » que prônait Diderot dans
les Entretiens qu’il publie en tête
de la pièce, dans lesquels il imagine un théâtre situé entre la tragédie et la
comédie qui présenterait sur scène les hommes
dans leur état ordinaire
, ni tragiquement, plongés dans des dilemmes extrêmes,
ni ridicules, plus proches du réel donc. Il prône parallèlement davantage de
naturel dans la déclamation et le mouvement scénique, et invite ses pairs à
peindre des conditions – le père, la
mère, l’ouvrier – plus que des caractères – l’ambitieux, le jaloux, le dévot.
La trame de la comédie est reprise de la pièce L’Ami véritable (1751) du dramaturge italien Carlo Goldoni
(1707-1793) : deux amis épris d’une même jeune femme luttent de générosité
lorsque chacun apprend les sentiments de l’autre, jusqu’à une scène de
reconnaissance et une fin heureuse. Si Diderot visait une esthétique naturaliste, la pièce apparaît cependant d’un pathétique grandiloquent. Elle ne sera
représentée qu’en 1771 à Paris, sans succès. Diderot complète sa réflexion sur
le théâtre en 1758 avec un Discours sur la poésie dramatique.

Salons (1759-1781) : Au Louvre se tenait tous
les deux ans des salons consacrés à la peinture et à la sculpture. Avec ses neuf Salons, qui paraissent dans la Correspondance
littéraire
de son ami Grimm, Diderot devient l’un des premiers critiques d’art. Parmi les principaux, celui de 1761 épingle Boucher, un polisson trop
immoral pour Diderot, et loue Greuze,
pathétique, ingénieux, moral et didactique comme le critique avait voulu l’être
lui-même dans sa littérature. Celui de 1763
concerne Chardin, parfait
illusionniste, et De La Tour,
caractérisé par sa probité. Le plus long, celui de 1765, comprend des éloges de La Grenée et de Falconet, lequel était un proche, et à nouveau de Greuze. Le salon
de 1767, le plus important, analyse
les œuvres de Joseph Vernet, peintre de marine, et Hubert Robert, peintre des
ruines. L’auteur, dans un essai final, s’efforce de définir la manière des peintres, et se penche plus
particulièrement sur ce qu’il croit être leurs intentions. Des passages fameux
concernent l’appréciation des œuvres dont Diderot a été lui-même le modèle,
dont la plus connue, celle de Louis-Michel van Loo (1767). On trouve dans les Salons nombre d’axiomes, de morceaux de
bravoure, au milieu de dissertations sur
le beau et le sublime
. Diderot a aussi écrit des Essais sur la peinture, ajoutés
au salon de 1765, que loueront Gœthe et Baudelaire, et des Pensées détachées sur la peinture.

Le Neveu de Rameau (écrit entre 1761 et 1773 ; paru en 1891) : La conversation
avec le neveu du fameux compositeur est plutôt prétexte à lui donner
franchement la parole, car ce bohème
cynique
historique, caractérisé par sa franchise, « profond dans sa
dépravation », se montre particulièrement capable d’épingler les hypocrisies de chacun, qu’il s’agisse
des hommes de lettres qui polémiquaient avec Diderot, de musiciens ou de gens
de théâtre, et même d’un fermier général. Le philosophe se livre donc ici à des
réflexions sur les mœurs, les idées et les arts en outrant le cynisme de Rameau, personnage complaisant,
toujours soucieux de faire sa cour, avouant franchement ses vices, amoral en
somme, dont il est dit qu’il mêle admirablement des idées très justes à ses
extravagances. Le destin éditorial de l’œuvre est remarquable dans le sens où
elle paraîtra d’abord dans une traduction de Gœthe en 1805, avant d’être
traduite de l’allemand vers le français en 1821, jusqu’à ce qu’une minute de la
main de Diderot soit retrouvée en 1890.

Le Rêve de D’Alembert
(1769) : Cet ouvrage fait suite à l’Entretien
entre D’Alembert et Diderot
et précède une Suite de l’entretien entre D’Alembert et Diderot. Dans ces textes
Diderot laisse libre cours à son imagination
philosophique et scientifique
, anticipant les développements possibles de la science, livrant des hypothèses audacieuses pour l’époque,
concernant la génération et l’évolution des êtres, la genèse des monstres, la
physiologie nerveuse et la sensation par exemple, qui se verront confirmées
plus tard. Diderot s’y oppose à un D’Alembert déiste. À travers le docteur
Bordeu, mis en scène dans le troisième texte, Diderot remet en question les
notions de libre arbitre, et donc de
responsabilité, de mérite et de faute, de quoi il découle que vertu et vices
paraissent les noms donnés aux conséquences de simples états physiologiques. Il
serait donc impossible de parler d’actes « contre nature ». La fantaisie et la puissance de réflexion de Diderot apparaissent ici poussées à
l’extrême.

Supplément au voyage de Bougainville (dans la Correspondance
littéraire
en 1773-74, en volume en 1796) : Au gré d’un dialogue entre
deux hommes puis du supplément imaginé à l’œuvre de Bougainville, Diderot fait
passer les préjugés et les institutions sous son esprit critique, en usant de
la comparaison que permet un homme demeuré proche de ses origines pour montrer
l’absurdité dont est revêtue la notion de Dieu pour lui, tout comme
l’institution du mariage – religion
et mariage s’opposant à des pulsions bien naturelles qu’il apparaît vain de
réfréner. Diderot étudie aussi le processus de civilisation comme le passage
d’un besoin qu’il s’agit de combler en faisant preuve de sagacité, au domaine
des fantaisies une fois le terme du besoin dépassé. Comme toujours le
philosophe part ici d’expériences
concrètes
pour juger de faits établis et dévoiler les préjugés. Tahiti y apparaît comme un lieu utopique et le texte comme un brûlot anticolonialiste.

Paradoxe sur le comédien (écrit
et remanié entre 1773 et 1777 ; paru en 1830) : Sous la forme d’un
dialogue entre deux interlocuteurs dont l’un est le porte-parole de l’auteur, Diderot
défend l’idée que l’art du comédien doit être un exercice de lucidité, contre ceux qui pensent que
celui-ci doit ressentir ce qu’il joue. Le comédien doit être dépourvu de sensibilité mais très
capable d’imiter ; ce doit donc être un technicien, un « pantin magnifique », parfaitement
disponible, mais il est par ailleurs autorisé à improviser pour plus de
vraisemblance – sur le seul mode de l’onomatopée néanmoins. Le paradoxe est lié
à ce dédoublement : la sincérité ne permet pas toujours d’emporter la
conviction de celui qui est témoin de l’expression d’une émotion, qui peut spontanément
ne pas se manifester adéquatement. Diderot étend sa réflexion au poète et aux
arts en général : l’artiste comme le comédien doit avoir une « tête froide » et faire preuve de pénétration. Le philosophe élargit son
propos – sans pour autant proposer une doctrine esthétique ou une théorie mais
en avançant par jaillissement – à l’inspiration, à la vraisemblance en art,
mais encore à la sincérité et au paraître en société. Ce texte apparaît comme
une première prise de conscience analytique des éléments de l’art dramatique,
qui inspirera les Parnassiens, Poe ou Baudelaire, et même peut-être la quête
volontaire dont parle Rimbaud dans ses Lettres
du voyant
.

La Religieuse (1796) : Ce
roman épistolaire satirique est issu d’une mystification
ourdie par Diderot et quelques acolytes, au détriment d’un ami marquis qui
s’était montré particulièrement sensible au sort d’une jeune fille enfermée de
force dans une abbaye. Les lettres contenant les confidences de celle issue de
l’imagination de Diderot sont prétextes à la peinture de la vie conventuelle et de figures de
confesseurs et de moniales – telle abbesse se montrant particulièrement
séductrice, telle supérieure carrément lesbienne et nymphomane auprès de ses
protégées. Comme toujours Diderot s’attache à illustrer l’absurdité de la pente
à rebours des mœurs naturelle que propose la religion.

Jacques le Fataliste (composé
entre 1771 et 1783, publié en 1796) : C’est sans doute l’œuvre la plus
étrange de Diderot. Sa construction
rhapsodique
fait écho à l’errance des deux personnages principaux, Jacques
et son maître, errance prétexte à de très nombreuses réflexions et digressions au gré des incidents qu’ils
connaissent et des rencontres qu’ils font. La théorie de Jacques, naïvement
philosophe, d’un remarquable franc-parler, est que devant la puissance du destin, contre lequel
l’homme ne peut rien, sinon se donner l’illusion de maîtriser quelque chose, il
faut se résigner. Un comique naît de
l’incapacité de ce déterministe à se
résigner lui-même, car il s’abandonne souvent à des récriminations que ne
manque pas de lui faire remarquer son maître, qui pour sa part a foi en un libre arbitre. Mais Diderot représente celui-ci
plutôt passif quand Jacques au contraire se permet tout. L’auteur intervient
souvent dans le texte pour exprimer ses hésitations sur ses personnages, leur
conduite, les évènements et réflexions à venir. Les multiples digressions sont
l’occasion pour Diderot d’aborder des sujets variés et de se livrer par exemple
à une critique des couvents d’hommes. La vérité que vise Diderot ici n’est ni
celle d’un réalisme ni d’une vraisemblance, mais celle d’un jeu explicite, sans
dissimulation, entre le narrateur et le lecteur. La truculence du récit, la liberté
du langage
font penser à Rabelais,
que Diderot admirait beaucoup, Jacques apparaissant comme un avatar de Panurge,
mais l’inspiration, très variée, vient surtout du livre VIII de Vie et opinions de Tristam Shandy de Sterne, mais aussi de Richardson,
Montaigne ou Crébillon.

 

L’art et la pensée de
Diderot

 

Denis Diderot est un écrivain aux multiples visages : il fut en
effet philosophe, romancier, critique d’art, directeur éditorial, essayiste, dramaturge,
conteur, satiriste, épistolier et traducteur. Très peu d’œuvres parurent de son
vivant ; quelques copies seulement circulaient, et il sera d’abord connu
en Allemagne, dans des traductions de Gœthe ou de Schiller notamment.

Comme philosophe, Diderot, matérialiste, disciple de Newton, part toujours de l’expérience dans son désir de
comprendre avant de juger. À rebours des penseurs du XVIIe siècle, prompts
à systématiser, il se montre toujours un esprit
ouvert
, résolument moderne en ce XVIIIe siècle. Parmi ses
modèles figurent Locke, Buffon, Newton ; Rouelle pour la chimie ; et les
physiocrates pour l’économie. Il croit en une double source de la raison :
physiologique et sociale, la société permettant de libérer l’intelligence
humaine, qui devient alors plus qu’une faculté d’adaptation directe à la
nature. Mais Diderot critique plusieurs institutions de cette société : le
mariage, jugé contrenature, à compléter par un droit au divorce ; l’autorité trop grande des parents sur
leurs enfants, qui force des vocations ; ou encore un enseignement peu
corrélé aux exigences du monde moderne. Diderot ne croit ni en une morale
universelle issue de Dieu – c’est la société qui l’engendre –, ni à un libre
arbitre, qui n’est qu’une illusion. La dévoiler permet de lutter contre la
superstition du péché et l’intolérance. L’homme peut progresser en étudiant les
lois de la nature et les siennes, et en faisant un usage scientifique et
politique de ses observations.

En tant que critique,
l’esthétique de Diderot consiste à prôner
l’imitation
des classiques et de la nature. Sa doctrine du génie – lequel est un instinct qui
permet d’imiter, révéler la vérité essentielle de la nature, physique ou
humaine, et que favorisent des temps de cruauté – annonce cependant le
romantisme – « La poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et de
sauvage » dit sa célèbre formule. L’art pour Diderot a une dimension
utilitaire ; il engendre le « plaisir
réfléchi de l’imitation 
», et non celui, spontané, éprouvé devant le modèle
– d’où le paradoxe du comédien, qui provoque un plus grand effet en imitant une
émotion plutôt qu’en l’éprouvant. Le beau est donc le vraisemblable. Selon Diderot l’homme autorisé à la critique d’art
est le philosophe, puisque devant une œuvre il faut non seulement juger la
technique mais l’idée, l’idéal, plus important que le faire.

Son œuvre à tous égards se trouve tout imprégnée
de moralisme, qu’il s’agisse de ses
activités de dramaturge, de critique d’art ou d’essayiste. Mais la voix de
l’amoralisme n’est pas toujours oubliée, et s’incarne en la personne du neveu
de Rameau par exemple. Diderot se montre toujours soucieux du vraisemblable,
que ce soit au théâtre – même s’il ne le rejoint que mal en tant que
dramaturge, du moins le prêche-t-il – ou dans ses romans, dont les récits sont
par exemple parsemés de petites circonstances, et les dialogues adaptés aux
caractères et aux conditions. Au théâtre on le considère comme l’instigateur du
mélodrame.

Du point de vue des procédés littéraires, outre
la forme dialogique, en vogue à l’époque, Diderot se montre coutumier de l’interruption, dans un souci de
réveiller l’attention de son lecteur, et de l’intervention – interpelant, raillant consultant ce lecteur, mêlant
vrai et fictif, manifestant l’imagination au milieu du vraisemblable. Toute
l’œuvre de Diderot semble dictée par un enthousiasme,
et qu’elle cherche à susciter.

 

 

« La vie sauvage est si simple,
et nos sociétés sont des machines si compliquées ! L’Otaïtien touche à
l’origine du monde et l’Européen touche à sa vieillesse. L’intervalle qui le
sépare de nous est plus grand que la distance de l’enfant qui naît à l’homme
décrépit. Il n’entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n’y voit que des
entraves déguisées sous cent formes diverses, entraves qui ne peuvent
qu’exciter l’indignation et le mépris d’un être en qui le sentiment de la
liberté est le plus profond des sentiments. »

 

Denis Diderot, Supplément au voyage de
Bougainville
, 1796

 

« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux
autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce
a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. Si la nature a établi
quelque autorité, c’est la puissance paternelle ; mais la puissance
paternelle a ses bornes, et dans l’état de nature elle finirait aussitôt que
les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d’une
autre origine que de la nature. Qu’on examine bien, et on la fera toujours
remonter à l’une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui
qui s’en est emparé, ou le consentement de ceux qui s’y sont soumis par un
contrat fait ou supposé entre eux, et celui à qui ils ont déféré
l’autorité. »

 

Denis Diderot, Encyclopédie, article
« Autorité »

 

« Comment s’étaient-ils
rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment
s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du
lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on
va ? »

 

Denis Diderot, Jacques le fataliste, 1796

 

« Un plaisir qui
n’est que pour moi me touche faiblement et dure peu. C’est pour moi et pour mes
amis que je lis, que je réfléchis, que j’écris, que je médite, que j’entends,
que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à
eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. Une belle ligne me
frappe-t-elle ; ils la sauront. Ai-je rencontré un beau trait, je me
promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque spectacle
enchanteur, sans m’en apercevoir je médite le récit pour eux. Je leur ai
consacré l’usage de tous mes sens et de toutes mes facultés ; et c’est
peut être la raison pour laquelle tout s’exagère, tout s’enrichit un peu dans
mon imagination et dans mon discours. Ils m’en font quelquefois un
reproche ; les ingrats ! »

 

Denis Diderot, Salon de 1767

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