Le neveu de Rameau

par

L’éducation par les arts

Au XVIIIe siècle, l’éducation des enfants de bonne famille passe par l’apprentissage des lettres, des sciences comme les mathématiques bien sûr, mais également des arts tels que le chant et la musique. « Lui » et « moi » s’affrontent sur ce sujet ô combien délicat de l’éducation des enfants et la place que doit y occuper la musique.

 

                     A. De l’inutilité de la musique face à la raison

        

« Moi » a été professeur, il a enseigné les mathématiques, bien qu’il n’en sache pas grand-chose. On apprend qu’il a une fille dont la mère se charge de l’éducation. Rameau dit qu’elle devrait avoir appris à jouer du piano depuis quatre ans déjà mais « Moi » cherche davantage à éveiller l’esprit de l’enfant à la raison, ce qui est à son sens bien plus utile que d’apprendre la musique – « une étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu ». « Moi » place l’esprit au-dessus de l’apparence physique et pour une raison bien précise : l’enfant est délicate et sensible, « Moi » veut donc lui donner toutes les chances de surmonter les épreuves de la vie avec force et courage comme si elle avait une composition forte et un cœur de bronze. Il exclut donc l’enseignement de la danse, du chant et de la musique, sauf pour ce qui est des gestes d’usage tels que la révérence et le maintien, la prononciation. Ces enseignements artistiques seront remplacés par la grammaire, la fable, l’histoire, la géographie, le dessin et la morale. Ainsi, la jeune fille aura les armes de l’esprit nécessaires à pallier toute disgrâce physique ou inversement, elle saura ravir par autre chose qu’un joli minois. Au lieu de former une allure et une apparence, « Moi » forme un esprit critique.

         Rameau quant à lui déploie un paradoxe sous la forme d’une objection : si « moi » veut que sa fille reçoive les meilleurs enseignements critiques, il lui faudra des maîtres qui connaissent leur affaire, or ces maîtres sont rares pour la bonne raison qu’un maître pouvant enseigner toutes choses doit avoir passé sa vie à les étudier, et donc ne peut donner de leçons. « Moi » est l’exemple même que tout un chacun peut enseigner sans connaître grand-chose de la matière concernée. Il y a donc peu de métiers honnêtement exercés : les maîtres ne savent rien, ils se donnent juste l’air de savoir.

Ainsi donc, c’est une chose de vouloir donner la meilleure éducation à ses enfants, mais c’en est une autre de trouver la personne la mieux indiquée pour prodiguer ces leçons.

 

                     B. La recherche du bonheur sans éducation

 

         Rameau souhaite avant tout le bonheur de son fils, ou l’honneur, la richesse et la puissance, ce qui pour lui revient au même. Il recherche en toutes choses le plaisir avant le devoir envers autrui, il ne voit donc pas de nécessité au-delà du contentement de ses désirs ou de ceux de sa famille, et ne voit donc aucune nécessité à la bonne tenue et conduite de sa famille. Donc finalement, peu lui importe l’éducation qu’il prodiguera à son fils pourvu que celui-ci parvienne à réaliser ses désirs.

         La bonne éducation conduit selon lui sans risques ni inconvénients aux jouissances alors que nous l’avons vu, Rameau ne se sert pas des dons que Dieu lui a donnés pour obtenir tout ce que son cœur peut désirer. D’où le paradoxe : il souhaite que son fils ait tout ce qu’il désire, mais ne veut pas lui prodiguer ce qui lui permettrait d’y accéder. Il y a donc derrière ce raisonnement l’idée que le plaisir se mérite et que le plaisir ne s’acquiert pas dans la bonne éducation mais dans le vice et non dans la bonne conduite car les hommes riches, les dévots, les vertueux, ne sont pas heureux : « La vertu se fait respecter et le respect est incommode, la vertu se fait admirer et l’admiration n’est pas amusante. »

 

                     C. Les arts, un substitut ?

        

Le chant, la peinture, la poésie, l’éloquence, la sculpture ont une caractéristique commune : toutes ces disciplines artistiques sont inspirées par la nature et la définition de chacune peut correspondre à l’autre en ne changeant que quelques mots. Rameau dit du chant qu’il est « une imitation, par les sons, d’une échelle inventée par l’art ou inspirée par la nature […] ou par la voix ou par l’instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion ». On voit très bien comment cette définition peut s’appliquer à la poésie par exemple. La musique en soi et son enseignement permettent donc de parler de tous les arts et de les appliquer puisqu’en travaillant le chant, on pratique l’expression, c’est-à-dire l’imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la nature.

         La quintessence de l’art se situe donc dans la poésie lyrique qui permettrait d’allier les mots à la mélodie. On retrouve dans cette évocation la fameuse rupture entre la musique italienne et la musique française, appelée également la querelle des bouffons qui s’est produite en 1752. Seulement cette poésie parfaite mise en chanson demanderait des poèmes aux phrases courtes afin que le musicien puisse en disposer et que le poème ne soit pas de jolies pensées mais un cri lancé vers le public.

Les arts ont donc une importance capitale pour nos personnages. Loisirs pour l’un mais véritable institution pour l’autre, la musique, le chant constituent une discipline complexe qui doit se pratiquer avec l’âme. Ce n’est donc pas une simple affaire de « riches », de « bonne société » ni de bonne éducation.

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