Le neveu de Rameau

par

L’homme de génie et sa dignité

Diderot n’a pas toujours été riche et Rameau est marqué par lamisère mais tous deux possèdent une forme de génie qui fait d’eux des personnesremarquables. Mais la question se pose de savoir si l’homme de talent doit forcémentêtre noble et riche ou, s’il est de condition plus modeste, s’il doit profiter deses qualités au détriment des autres. C’est la question de la dignité qui se pose: l’homme doit-il profiter d’autrui pour servir sa propre ascension sociale au méprisde sa dignité ?

 

                     A. Le génie, source du mal ou bienfaiteur del’humanité ?

        

Selon « Lui », la médiocrité n’a pas sa place dans les arts noblestels que les échecs, les dames, la poésie, l’éloquence et la musique, qui sont l’apanagedes hommes sublimes. « Moi » pense en revanche que pour faire ressortirl’homme de génie, il faut que celui-ci soit entouré d’hommes médiocres car le géniene se trouve pas dans une caste sélectionnée par sa haute naissante mais dans lamultitude.

         « Lui » prend enexemple de l’homme de génie son propre oncle, dont il tire une définition de l’hommed’exception. Cet oncle, certes, est très bon voire remarquable dans un domaine,mais bien médiocre dans les autres. Il possède en outre un trait de caractère spécifique,l’égoïsme : « Ils ne savent pas ce que c’estd’être citoyens, pères, mères, frères, parents, amis ». Les hommes de géniepourraient donc vouloir changer la face du monde pour la façonner selon leurs propresdésirs sans même prendre en considération l’avis de la multitude qui, elle, se contentedu monde tel qu’il est. « Lui » est même convaincu que le Mal est arrivé sur terrepar la faute d’un homme de génie comme il le dit lui-même : « Si je savais l’Histoire, je vous montreraisque le mal est toujours venu ici-bas par quelque homme de génie. » Biensûr, on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde envie de Rameau, son désirde parvenir à être un homme de génie comme son oncle car, comme il le laisse entendrepar la suite, tous ceux qui dénigrent le génie le désirent et l’envient.

         « Moi » pense toutautrement. Les génies sont pour lui des êtres singuliers nécessaires qui nous fonthonneur et seront considérés a posterioricomme les bienfaiteurs du genre humain. Le mensonge, que « Lui » dit utile, peutl’être mais serait nuisible à la longue alors que la vérité, elle, est utile à lalongue et nécessaire, même si elle peut nuire sur le moment. Donc le génie est toujoursdigne de vénération même s’il peut être couvert d’opprobres passagers mais c’estcelui qui se prononce contre le génie qui est à blâmer lorsque l’on prend l’exemplede Néron et Socrate.

 

                     B. La dignité de l’homme face aux opportunitésdu génie

        

Lorsque l’on prend en compte ces deux visions du génie, une questions’impose : vaut-il mieux avoir été un homme bon qui ne laissera aucune postéritéqu’un génie mauvais homme comme Racine – « fourbe,traître, ambitieux, envieux, méchant, mais auteur d’Andromaque, de Britannicus, d’Iphigénie, de Phèdre, d’Athalie » ?Assurément, il vaudrait mieux être le premier homme mais c’est le second qui resteradans les esprits. Racine a pu faire souffrir des hommes qui ne sont plus mais ilcontinue, des siècles plus tard, à émouvoir et à faire ressentir bien des choses.Pour « Moi », il faut faire confiance à la nature qui a donné du génie à des hommesqui ne sont pas forcément d’une nature bonne. Si elle ne les a pas faits aussi bonsque brillants c’est pour une raison : si tout ici-bas était excellent, il n’y auraitrien d’excellent. Le génie, tout comme l’homme, est constitué du Mal et du Bien.Donc vouloir que soient autrement l’ordre ou l’état des choses, c’est nier sa propreexistence.

         À ce stade de laréflexion, la question se pose de savoir ce que Rameau sera prêt à faire pour sesortir de sa condition misérable, en utilisant son génie propre. Le Neveu sait qu’iln’est rien par lui-même, simplement le neveu de quelqu’un d’illustre que les gensprennent en pitié parce qu’il est un « fou » au sens médiéval. Mais il a sa proprefierté qui l’empêche de plier le genou pour faire l’aumône auprès de ceux qui l’ontrejeté après avoir été bons avec lui : « Ilfaut qu’il y ait une certaine dignité attachée à la nature de l’homme, que rienne peut étouffer ». Rameau sait très bien qu’il pourrait devenir riche, vivredans le luxe, s’il était prêt à faire des concessions et à ternir sa fierté et sadignité personnelle, mais il a choisi le mépris de soi-même, c’est-à-dire être sûrde ses capacités tout en ne les mettant pas en œuvre, ce qui équivaut à considérercomme inutiles les dons du Ciel.

À la findu Neveu, le paradoxe et la question sontintacts et laissés en pâture au jugement du lecteur. Ce paradoxe est exacerbé parl’extravagance de Rameau, admirable dans sa pauvreté, touchant dans son génie, haïssabledans sa désinvolture et sa perversion.

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