Le portrait de Dorian Gray

par

Le but de l’art

L’art est appréhendé sous plusieurs formes dans Le Portrait de Dorian Gray. En effet, il ne revêt pas la même importance et la même signification pour chacun des personnages, et se voit exposé sous trois facettes : expression d’une profondeur couplée au désintéressement, recherche de la beauté, et traduction de la réalité.

Le premier aspect est incarné par Basil Hallward, qui peint non pour la renommée et les applaudissements, mais parce que l’art lui parle et fait partie de lui-même. Ses œuvres sont des productions uniques, nées dans le seul but d’exprimer ses sentiments. En effet, toute l’admiration qu’il porte à Dorian se reflète dans le portrait qu’il fait de lui. Il utilise l’art, et plus particulièrement la peinture, comme exutoire, moyen d’exprimer ce qu’il ressent, étant lui-même timide et peu loquace. Il parle au moyen de ses tableaux, et, donnant ainsi vie à une parole venant du fond de son cœur, refuse de vendre celle-ci à n’importe qui. Il n’offre le tableau qu’à Dorian car il lui accorde sa confiance, et pense que le véritable maître de l’œuvre n’est pas l’artiste qui l’a créée mais le sujet qui a posé pour lui : « tout portrait peint compréhensivement est un portrait de l’artiste, non du modèle. Le modèle est purement l’accident, l’occasion. Ce n’est pas lui qui est révélé par le peintre ; c’est plutôt le peintre qui, sur la toile colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n’exhiberai pas ce portrait consiste dans la terreur que j’ai de montrer par lui le secret de mon âme. »

Le second aspect se révèle en la personne de Lord Henry. Ce qu’il voit dans le portrait de Dorian Gray n’est pas l’expression d’une profonde amitié et d’un respect immense, mais la manifestation de la beauté parfaite. L’art est pour lui une distraction décadente, un moyen d’enjoliver la vie, de la rendre plus agréable, et de parfois l’utiliser comme vecteur de la perfection. Pour Lord Henry, est beau ce qui est art, et ces deux notions ne peuvent se dissocier l’une de l’autre. En effet, son tempérament d’esthète lui fait collectionner les œuvres, y chercher avec acharnement la perfection. Il aime s’entourer d’objets d’art afin de créer un univers de beauté et de plaisir autour de lui puisque selon sa propre définition, l’art est la beauté. Il existe ainsi un lien puissant entre l’artiste et la beauté, et c’est en cela que Lord Henry désire posséder le portrait de Dorian Gray, qui le rapprocherait plus encore du point culminant de sa quête de perfection.

« Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, car elle n’a pas besoin d’être expliquée ; c’est un des faits absolus du monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres de cette coquille d’argent que nous appelons la lune ; cela ne peut être discuté ; c’est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de ceux qui la possèdent… »

Enfin, le troisième aspect de l’art se discerne en Dorian Gray lui-même : l’art comme représentation de la réalité. Lorsque le tableau se dégrade au fur et à mesure des méfaits de son modèle, on constate que Lord Henry avait tort, et que ce qui était art à ses yeux, donc beau, se teinte d’un caractère hideux, de monstruosité. L’art est utilisé ici comme un révélateur de ce que l’œil humain ne peut voir, comme la frontière entre vérité et façade. Un paradoxe est ici perceptible puisque l’art, normalement assimilé à la représentation d’une réalité, belle ou affreuse, devient ici la réalité elle-même, tandis que le réel se change en ce qui ne peut être reconnu par une simple constatation. Le rôle de l’art est donc bouleversé, il révèle et terrorise, et devient un outil presque d’introspection en fonctionnant comme un miroir, voire un microscope. Il est considéré comme indépendant de l’artiste qui l’a produit, puisque Basil lui-même ne reconnaît plus le tableau qu’il a peint après sa transformation, bien que son nom soit toujours signé dans le coin inférieur gauche du portrait.

« Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu’il voyait sur une des mains comme si la toile eût suinté du sang ? Quelle chose horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet immobile et silencieux affaissé contre la table, cette masse informe et grotesque dont l’ombre se projetait sur le tapis souillé, lui montrant qu’elle n’avait pas bougé et était toujours la, telle qu’il l’avait laissée… »

Ainsi, l’auteur pousse à la réflexion sur les différents sens que l’art peut prendre, et montre que selon la perception que l’on a de lui, il peut s’avérer aussi bien source d’illusion que de vérité.

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