Le Rapport de Brodeck

par

Brodeck

Brodeck, personnage principal et narrateur,apparaît dès le début de son Rapport comme une figure de victime. La victime deson village tout d’abord, aux yeux duquel il est l’étranger, certes adopté,mais étranger par nature, un statut qui lui impose une certaine soumission –parlant du Rapport il dit : « Les autres m’ont forcé » – et unecertaine discrétion. Sa soumission acceptée dénote une certaine fragilité etune résignation dues à son passé ; même trahi par les villageois, enparticulier Diodème, qui le livre froidement aux « Fratergekeime », ilrefuse une quelconque vengeance ou explication : « Je n’ai aucune haine àl’encontre de Diodème, je ne lui en veux pas » ; « Et découvrir lesnoms des « Dörfermesch » […] ne m’aurait servi à rien. À rien dutout. Je n’ai pas l’esprit de vengeance. »

Cette fragilité constante de Brodeck apparaîtcomme le fruit d’une histoire personnelle parcourue des horreurs d’une époquedont il s’imagine le pantin malmené : « Qui a donc décidé de déterrerma maigre tranquillité pour me lancer comme une boule folle et minuscule dansun immense jeu de quille ? » ; « Ou peut-être est-ce lafaute de ce siècle dans lequel je vis et qui est comme un gros entonnoir où sedéverse le trop-plein des jours ».

Orphelin d’une première guerre, victime descamps déshumanisée de la suivante, Brodeck subit, impuissant, les violences deconflits auxquels il se sent étranger, ce qui l’anime d’un flot constant dequestions existentielles sur sa propre valeur : « Peut-être est-ce mafaute ? Peut-être est-ce moi qui ne sait pas être un homme ? » ;sur la justice, la vie et la mort : « Où suis-je ? Tout celafinira-t-il un jour ? » ; « Je suis tellement peu de chose[…] Je me sais poussière. Je suis si vain » ; sur le pouvoir et lavaleur de l’humanité. Victime de ses propres questionnements, Brodeck est avanttout victime de sa culpabilité, qui grandit à mesure qu’il se remémore lessouffrances qu’il a vécues.

Le rapport personnel qui se dessine dans samémoire en même temps qu’avance la rédaction du Rapport officiel apparaîtd’abord comme un exutoire destiné à le purger de toute son histoiremalheureuse. Ensuite, il se révèle aussi comme un moyen pour lui de confesserune complicité : le vol de l’eau dans le train qui le menait au camp, sasoumission lorsqu’il accepte de devenir le « Chien Brodeck » poursurvivre dans le camp, son inaction à S. devant le meurtre du vieil homme, soninaction lors du meurtre prémédité de l’Anderer. Cette complicité est certesmince, mais elle le hante autant que le sort qu’il a subi : « Si j’avaisété dans l’auberge, je n’aurais rien fait pour empêcher ce qui s’est produit[…] Cette lâcheté, même si elle n’avait pas eu lieu, me dégoûtait. Au fondj’étais comme les autres. »

Rongé par un passé troublé, Brodeck cherche àfuir une expérience inhumaine qu’il assimile à l’élément masculin, pourretrouver une présence féminine, presque totalement absente de ses souffrances,inexistante en l’image d’une mère pour l’orphelin qu’il est, mais retrouvéepartiellement dans une relation aux femmes qui le distingue des autrespersonnages : « Ces femmes qui nous ont mis au monde et qui nous regardentle détruire, qui nous donnent la vie et qui ensuite, ont tant de foisl’occasion de le regretter ». Son lien à la mère Pitz, à Fédorine, et sesréflexions relatives à sa mère absente – « Elle qui n’existe pasalors que j’existe. Qui n’a pas de visage alors que j’en ai un » –soulignent le manque et le besoin de racines saines et solides de Brodeck,tandis que son lien à Émélia, à Poupchette, et sa réflexion relative aux troisjeunes filles livrées par le village aux Fratergekeime évoquent l’espoir etl’innocence à protéger qui le poussent en avant : « Je me suis mis àmarcher, portant ainsi mes trois trésors. »

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