Le Rapport de Brodeck

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Le Rapport : le devoir de mémoire du village qui ranime celui de Brodeck

Le Rapport dont la rédaction est imposée àBrodeck n’est autre qu’un plaidoyer, déguisé en un constat objectif et chronologiquedes faits précédant le meurtre de l’Anderer, un constat que les villageois voientcomme une série de preuves indiscutables de leur innocence, un constat qui lesdisculpera d’un acte dont il n’assume pas la responsabilité.

« – Attention, ne change rien, il fautque tu dises tout. Il faut vraiment tout dire afin que celui qui lira leRapport comprenne et pardonne.

Je ne sais pas qui lira, ai-je pensé. Qu’ilcomprenne, peut-être, mais qu’il pardonne, c’est une autre affaire. »

Pourtant, quand Brodeck termine et apporte leRapport à Orschwir, celui-ci révèle l’abus qu’il fait de son autorité etl’hypocrisie de ce projet de Rapport, qui ne disculpe évidemment pas lesvillageois et qu’Orschwir préfère donc brûler : « Tu as raison, ce n’étaitque du papier, mais sur ce papier il y avait tout ce que le village veutoublier, et il oubliera. »

Et le choix de Brodeck pour la rédaction de ceRapport est loin d’être un hasard. On le choisit car, en plus d’être l’étrangerdu village – il a par là un devoir d’obéissance, forme de reconnaissance pourceux qui l’ont accueilli –, il est étranger à l’Ereigniës, il est donc undanger, celui qui pourrait accuser les villageois, révéler l’horreur de leuracte, et il s’agit donc de le lier d’une façon à leur faute.

Malgré une apparente liberté laissée àBrodeck, il est la victime des pressions du même cercle de villageois qui l’alivré aux Fratergekeime pendant la guerre, qu’il s’agisse de menacesdissimulées : « Fais attention à toi Brodeck […] Fais attention, il y adéjà eu assez de malheur » ; « J’ai de la considération pourtoi, Brodeck, mais je me dois de te mettre en garde, en tant que Maire, et entant que… Ne t’éloigne pas du chemin, de grâce, et ne cherche pas ce quin’existe pas, ou ce qui n’existe plus » ; ou d’actes sournois :« Quelqu’un est entré dans la resserre ! Je suis sûr que c’estGöbbler ! […] Il ne s’est même pas caché ! Ils se sentent tellementforts qu’ils ne prennent même pas la peine de cacher le fait qu’ilsm’espionnent tous, que je suis sous leurs regards, à chaque instant. » Ce Rapportest finalement un moyen pour les villageois et particulièrement pour Orschwirde faire de Brodeck un complice de l’acte, pour ne pas avoir à s’inquiéter delui.

Mais le Rapport a un tout autre impact sur Brodeck.À travers des souvenirs qui lui reviennent à mesure de l’avancement du Rapportofficiel, se dessine le rapport de son expérience de la guerre :« Lorsque je cherche mes mots et que je lève les yeux, je rencontre lemur. […] Il a trop de personnalité. Il est trop présent. Il me parle du camp.J’ai rencontré là-bas un mur pareil au mien ».

Mais ce rapport personnel se mêle au Rapportofficiel dans le questionnement de Brodeck relatif aux vrais coupables descrimes qu’il a vécus, que ce soit à S., au village, au camp. Et face aux peurs,aux doutes, à la culpabilité qui ressurgissent avec ses souvenirs, Brodeck posela question de la nécessité et des bienfaits ou non de la mémoire : « Jene sais pas si l’on peut guérir de certaines choses. Au fond raconter n’estpeut-être pas un remède si sûr que cela. Peut-être qu’au contraire raconter nesert qu’à entretenir les plaies, comme on entretient les braises d’unfeu. » Pour aider à répondre à ces questions, une comparaison se fait jourentre les différentes façons de vivre cette mémoire chez les personnages.

Émélia choisit de nier comme elle le peut lessouffrances qu’elles a vécues pendant la guerre : sans nouvelles de Brodeckdans les camps, elle lui écrit chaque jour dans un petit carnet, où elle nementionne pas une seule fois les camps, les Fratergekeime, sa peur de ne pas lerevoir : « Elle ne parlait pas des Fratergekeime. Je suis certain qu’ellele faisait exprès. C’est une belle façon de nier leur existence. » Etc’est Fédorine qui apprendra à Brodeck le terrible traitement infligé à safemme par les Fratergekeime, Émélia se murant dans un silence qui la préserved’un récit qui la replongerait dans l’expérience traumatisante qu’elle a vécue.

Orschwir lui considère la mémoire comme unetare qui fait de l’homme une créature faible ; le Rapport écrit parBrodeck n’a pour lui aucun intérêt, d’autant qu’il fait de lui un meurtrier.Mais pour d’autres personnages, la mémoire est un devoir indiscutable. Lors deson retour vers le village, Brodeck est recueilli par un vieil homme, unFratergekeime, qui le nourrit, lui offre un lit, panse ses plaies. Pour lui, lamémoire est un devoir envers les victimes d’un crime dont il se sentresponsable, une mémoire qui, il l’espère, mènera à un pardon possible :« – S’il vous plaît, ajouta-t-il, pardonnez-lui… Pardonnez-leur… ».

Diodème, lui, qui a participé à la trahison deBrodeck, vit la mémoire comme un devoir envers Brodeck, mais surtout comme unfardeau, une souffrance qui le pousse à renoncer à vivre. Brodeck révèle doncune mémoire à double tranchant, qui aide certains à assumer une responsabilitélourde, et qui permet à d’autres de s’en décharger, ou de nier une réalitéinhumaine. 

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