Le Rapport de Brodeck

par

Un village de montagne après la guerre : une méfiance omniprésente

Dans le village isolé, les hommes vont,viennent, et s’efforcent de vivre dans les cendres d’une guerre qui, malgréleur solitude au cœur des montagnes, a ébranlé une partie de leur vie. Laguerre a réduit encore une communication avec la ville de S. déjà maigre :« Depuis la guerre, les courriers fonctionnent mal et il faudra je croisbeaucoup de temps pour que cela se rétablisse. » On parle un patois àpeine différent de celui de la région voisine, mais que l’on perpétue, toutcomme on perpétue des usages anciens, pour retrouver des bases non rongées parla guerre et les atrocités de l’époque : « Tout le monde est revenuen arrière, comme si le temps de l’humanité avait eu un grand hoquet et qu’ilavait donné aux hommes un formidable coup de pied au cul pour les fairerepartir presque de zéro. »

Dans un village qui n’aspire plus qu’à lapaix, la nouveauté et la différence ne sont porteurs que de malheur,d’instabilité, de désordre. On a peur de la route qui mène au village, et quirisque d’amener le trouble, de la même façon qu’elle a amené lesFratergekeime : « J’ai frissonné je m’en souviens, un vrai frisson, etpas de froid, mais un frisson à repenser à la guerre, à la route de la guerre,cette putain de chiure de merde de route qui ne nous avait amené ici que dumalheur et des misères. » Et on a le temps d’avoir peur, d’imaginer lepire, de soupçonner les autres. En effet, hormis à l’auberge où les hommesboivent tant qu’ils le peuvent, et dans l’arrière-salle de cette même auberge, oùl’élite du village discute et scelle l’avenir de tous, le temps s’écoule lentementau village. L’école reste fermée, l’opinion sous-jacente des villageois, dansle sillage de celle d’Orschwir, étant que le savoir n’est pas une priorité,comme si la guerre avait sonné la fin de toute superfluité. Malgré la proximitépresque forcée des villageois, au sein d’un microcosme perdu dans une combe demontagne – « L’hiver, qui chez nous est long comme des siècles embrochéssur une grande épée et pendant lequel, autour de nous, l’immensité de la combeétouffée de forêts dessine une bizarre porte de prison » –, les villageoissont distants les uns des autres, la confiance est une rareté : jusqu’àl’enquête qu’il se voit confier en même temps que le Rapport, Brodeck ignore lahaine meurtrière que nourrit Hans Dörfer pour son père, la souffrance deSchloss relative à la perte de son enfant, ou la perte de sa foi par le PèrePeiper. On jase, on imagine, on commente les faits et gestes de chacun, sansvraiment vouloir se connaître. On préfère formuler des hypothèses : « – Ilest forcément venu ici pour quelque chose, et quelque chose de pas très clair,et de pas très heureux pour nous. […] – Il note tout sur son carnet, fitremarquer Dorcha, vous l’avez pas vu tout à l’heure devant les agneaux deWuzten ? – Tu parles qu’on l’a vu, il est resté des minutes et desminutes, et il écrivait, il écrivait tout en les regardant. […] – Dessiner desagneaux, qu’est-ce que ça peut bien dire ? ». On préfère donner dessurnoms pour tenter de se classer, d’une certaine façon de se contrôler :« C’était une lointaine cousine que les Orschwir avaient recueillie. […]Les gens l’appelèrent Die Keinauge, la “Sans regard” » ; « Elleest courbée en deux, comme pliée à angle droit. Les gamins lorsqu’ils lacroisent dans la rue la surnomment Die Fleckarei – “L’Équerre”. »

On refuse de se montrer comme on est, avec sesfailles, ses fragilités, de peur qu’on les utilise contre soi : « Et ilsvirent. Ils se virent. À vif. Il virent ce qu’ils étaient et ce qu’ils avaientfait. […] Et bien sûr, ils ne le supportèrent pas. » Toutes ces âmes sontde plus continuellement échauffées par une nature omniprésente et capricieuse,contre laquelle on peste mais on se sait impuissant. Et à défaut de passer sacolère sur la nature, les soucis quotidiens s’exaspèrent, les voisins deviennentde plus en plus suspects, l’étranger est de moins en moins toléré. Additionné àla nature et au climat particuliers, le souvenir de la guerre, qui a durci lescœurs, jette un lourd drap de méfiance sur le petit village : « Les genschez nous ne sont pas d’un naturel ouvert. Sans doute est-ce notre paysage decombes et de montagnes, de forêts et de vallons encaissés, notre climat depluies, de brumes, de gels, de tourmentes de neige, de chaleurs horribles quiexpliquent un peu cela. Et puis la guerre bien sûr, qui n’a rien arrangé. Ellea fermé les portes et les âmes un peu plus encore, les cadenassant avec soin, celantce qu’elles contenaient bien à l’abri du jour. » 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Un village de montagne après la guerre : une méfiance omniprésente >