Le Rapport de Brodeck

par

L'Anderer

L’Anderer est une énigme, dont la solution estpersonnelle à chacun des personnages. Il est une figure mystérieuse sans nomvéritable, mais il en acquiert quand on cherche à le décrire, sanssuccès : « Vollaugä – yeux pleins – en raison de son regard qui luisortait un peu du visage ; De Murmelnër – le murmurant – car il parlaittrès peu et toujours d’une petite voix qu’on aurait dit un souffle ;Mondlich – Lunaire – à cause de son air d’être chez nous tout en n’y étant pas ;Gekamdöhrin – celui qui est venu de là-bas […] De Anderer – L’autre – peut-êtreparce qu’en plus d’arriver de nulle part, il était différent. »

Il est non seulement étranger, ce qui pousseles villageois à se méfier de lui plus qu’à s’y intéresser, mais surtoutétrange, ce qui nourrit toutes les imaginations : « C’est un homme ouune baudruche ? Un gros singe oui ! C’est peut-être la mode là d’oùil vient ! C’est un Dumkof oui, un dérangé ! ». L’Andererapparaît comme une figure transcendante, interprétée tour à tour comme unefigure divine ou diabolique. Il nourrit d’ailleurs cette ambiguïté en necherchant pas à se dévoiler : « Il faut que je fasse état du trouble quis’était emparé du Maire lorsque, à peine avait-il commencé son propos, ayantdit “Cher Monsieur”, il avait suspendu sa phrase, avait regardé l’Anderer, etattendu que celui-ci complète, en donnant son nom, ce nom que personne neconnaissait. Mais l’Anderer était resté muet, souriant. » Cette ambiguïté,associée au don de dessin de l’Anderer – « Le portrait que l’Anderer avaitcomposé était pour ainsi dire vivant. Il était ma vie. Il me confrontait àmoi-même, à mes douleurs, à mes vertiges, à mes peurs, à mes désirs » – età sa relation particulière à la nature et aux animaux – « L’Anderer quiflattait le chien de sa main nue, en le regardant comme s’il s’était agi d’un homme »–, en particulier son âne et son cheval – à qui il a donné les noms de MonsieurSocrate et Mademoiselle Julie et qui apparaissent comme ses amis les plusprécieux –, renforce le trouble des villageois. Incapables d’assumer leurreflet pur, sans artifices, révélé par l’Anderer, ils en font alors unecréature diabolique : « Ça ne pouvait se terminer que comme cela,Brodeck. Cet homme, c’était comme un miroir, vois-tu, il n’avait pas besoin dedire un seul mot. Il renvoyait à chacun son image. […] Et les miroirs, Brodeck,ne peuvent que se briser. »

Brodeck de son côté voit en l’Anderer sonreflet libre et insoumis, et il en fait une figure divine : « Le ciel luirendait grâce, et tout ce qu’il voyait à ses pieds, ces créatures trempéesvomissant et se lançant des injures […] ne faisait que rendre ses portraits unpeu plus vrais. C’était en quelque sorte une manière de triomphe pour lui. Lesacre du maître du jeu. »

Le court cheminement de l’Anderer au sein duvillage peut être mis en parallèle avec le cheminement du Christ ; c’estcelui d’une figure inconnue, étrange, qui révèle les choses sous un nouveaujour, ce qui effraie certains au point de vouloir étouffer cette figure quitrouble, tandis que les autres y voient un espoir de vie. Ce conflit d’opinionsmène à une mort qui, loin d’effacer les questionnements, les renforce encore, àune époque où oppresseurs et opprimés se confondent parfois dans descomplicités dissimulées. Brodeck compare même l’Anderer à un saint :« J’ai dit qu’il parlait peu. Très peu. Parfois en le regardant, j’avaissongé à quelque figure de saint. »

L’Anderer ne confirme ni ne nie ces hypothèses,gardant une malice certaine : « Avez-vous été envoyé ici par quelqu’un ?L’Anderer a ri, tu sais de son petit rire, presque un rire de femme. […] “Toutdépend de vos croyances, monsieur le Maire, tout dépend de vos croyances, jevous laisse seul juge…” Et puis il a ri de nouveau. »

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