Le Roi se meurt

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Eugène Ionesco

Eugène Ionesco est un
écrivain français d’origine roumaine né à Slatina dans le Sud-Ouest de la Roumanie
en 1909 d’un juriste roumain et
d’une mère française. Sa langue maternelle est le français ; il obtiendra
la nationalité française en 1950. La famille déménage à Paris en 1913. À seize
ans il repart en Roumanie où il apprend le roumain et préparera une licence de français à partir de 1928. Là
il doit se confronter à un père tyrannique, opportuniste – il sera adhérent
nazi puis communiste –, qui moque son goût pour la littérature. Car Eugène lit
beaucoup – Alain-Fournier, Valéry Larbaud, Maeterlinck, Jammes. Dans sa
production première, qui paraît dans des périodiques, se révèle déjà le sentiment de l’absurde. En Roumanie, il
travaille à la banque d’État puis comme professeur de français après la fin de
ses études en 1934. De retour en France à près de trente ans, il travaille sur
une thèse traitant du péché et de la
mort dans la poésie française depuis Baudelaire, pour laquelle il reçoit de
l’Institut de français de Bucarest une bourse qui lui a permis de fuir le
climat nationaliste roumain. Pendant l’Occupation il se trouve à Marseille, où
il lit les plus grands – Dostoïevski, Proust, Flaubert, Kafka, mais aussi le
mystique Pseudo Denys l’Aréopagite. Après la guerre il devient correcteur de textes juridiques pour
une maison d’édition. Même si les représentations de Guignol données au
Luxembourg l’avaient fasciné petit, Ionesco adulte ne va presque pas au théâtre
à cette période.

En apprenant l’anglais aidé
de la méthode Assimil, les phrases d’exemple données lui inspirent le texte de La
Cantatrice chauve
, une pièce où les propos les plus étranges sont tenus
dans le salon des Smith qui reçoivent le couple Martin. À travers la
multiplication de l’énonciation de lieux
communs
au gré de dialogues
mécanisés
, le comique engendré par le sérieux
avec lequel ils sont proférés, comme
dans un manuel d’apprentissage d’une langue étrangère, l’enchaînement des
phrases exploitant le coq-à-l’âne, le dramaturge décompose le langage, véritable héros de la pièce. Abandonné par la
pensée, l’outil vide qu’il devient ne permet plus la communication entre les
êtres. La première de la pièce a lieu en 1950
au théâtre des Noctambules. Si les représentations suscitent d’abord l’incompréhension,
sauf chez quelques précoces admirateurs – des membres du Collège de
’Pataphysique par exemple –, à partir de 1957 – année où il rejoint le corps
des Satrapes dudit Collège –, La
Cantatrice chauve
est représentée chaque soir sans discontinuer au théâtre de la Huchette, détenant ainsi
un record de longévité. Elle est aujourd’hui considérée comme la pièce la plus
emblématique du théâtre de l’absurde,
dont Ionesco est considéré comme le chef de file aux côtés de Samuel Beckett. La pièce emblématique
de celui-ci, En attendant Godot,
paraîtra en 1952 et se verra représentée l’année d’après.

Écrite en 1950 et
représentée en 1951 la pièce La
Leçon
révèle la dimension
tragique qui n’était que latente dans la pièce précédente, puisque le vieux
professeur, qui donne chez lui des cours privés à une jeune bachelière, va
finir par la tuer, la communication devenant impossible entre eux en même temps
que l’agressivité du vieux maître, confronté à une élève qui ne comprend rien, répétant
sans cesse « j’ai mal aux dents », frustré de ne pouvoir transmettre
son savoir, ne cesse de croître. Ionesco se livre aussi à une satire de l’enseignement. Il avait
aussi d’abord eu la volonté d’évoquer l’absurdité du massacre des Juifs, avant
de supprimer cette évocation, soucieux de ne pas écrire un théâtre
explicitement engagé. La pièce Les Chaises est créée en 1952 au
théâtre Lancry. L’auteur y fait apparaître clairement, matériellement, son procédé de la prolifération. En effet, un couple de vieillards se trouve dans une
pièce où l’époux, à la fin de sa vie, souhaite transmettre au plus grand nombre
sa philosophie. Mais il a choisi pour ce faire un orateur sourd-muet, et son
existence est donc près de s’achever dans le néant, sur l’incommunicabilité de
ce qu’il en a tiré. Au fur et à mesure de la pièce, des chaises sont apportées
sur scène pour des invités invisibles, illustrant matériellement le néant, les objets que sont condamnés à
devenir eux-mêmes les hommes, en produisant une sensation d’étouffement. On retrouve ce mécanisme
de la prolifération matérielle dans Victimes
du devoir
(1953) par exemple, où Madeleine remplit la scène de tasses à
café, ou dans Amédée ou Comment s’en
débarrasser
(1954), où un couple qui a tué son amour doit assister à la
croissance du cadavre de celui-ci, qui finit par déborder de leur maison dans
la rue. Après la série des pièces courtes, entre 1950 et 1955, Ionesco en
arrive à un cycle de pièces longues, qu’il écrit entre 1957 et 1980.

Avec La Cantatrice chauve, Rhinocéros est l’œuvre la plus connue et lue de Ionesco. Elle est d’abord
créée en 1959 dans une traduction allemande à Düsseldorf avant d’être
représentée sur scène à l’Odéon-Théâtre de France en 1960 dans une mise en scène de Jean-Louis Barrault. Alors que
Ionesco avait au préalable dénoncé Bertolt Brecht et son théâtre social, et
qu’il exprima souvent son opposition au théâtre engagé, le sien devient ici lui-même
le lieu d’une dénonciation sociale.
Dans Rhinocéros, Ionesco figure la montée des totalitarismes en Europe –
selon l’interprétation la plus courante –, que l’auteur a pu percevoir dans les
années 1937-1938 chez nombre de ses amis roumains, en imaginant que la
rhinocérite, une maladie qui transforme les hommes en rhinocéros, sévit dans
une ville fictive. Autour de cette trame le dramaturge évoque la tentation du conformisme et les capacités de résistance. Le dérèglement du langage est ici particulièrement manifeste puisqu’il
est clairement illustré par le discours d’un logicien accumulant de faux
syllogismes. Avec cette pièce Ionesco se voit ouvrir les portes des « grands théâtres » après ceux du
Quartier latin de ses débuts ; l’auteur n’accueille pas ce succès sans
gêne, puisqu’il se sent dès lors menacé par l’esprit de sérieux. Les
admirateurs de La Cantatrice chauve
dénoncent par exemple ici une moralité trop limpide. Dans le contexte des
années 1950, la pièce est d’abord interprétée comme une dénonciation du
stalinisme, Ionesco étant originaire d’un pays de l’Est, et partant sifflée par
les rangs de la gauche, en tout cas par ceux qui n’ont pas vu les références au
nazisme. C’est la première pièce de l’auteur à être jouée en Roumanie, en 1964.

La pièce Le
Roi se meurt
est créée en 1962
à l’Alliance française dans une mise en scène de Jacques Mauclair. C’est la
pièce par excellence de l’angoisse de
l’homme devant sa mort
annoncée, illustrée par l’agonie de Béranger Ier,
un puissant dans la forme, montrée impuissant devant sa condition humaine, et
dont le dépérissement se fait en parallèle de celui de son palais, de son
royaume et de sa population : tout est décrit sous l’angle du déclin. Au
fil de la pièce, le roi oscille entre la révolte,
la dénégation et la résignation, le texte enchaînant
méditations lyriques et moments cocasses. L’obsession de la mort se fera à
nouveau sentir dans Jeux de massacre
en 1970. Alors que Ionesco était encore quasiment inconnu en 1956, durant la
saison 1966-1967, au moins cinq de ses pièces sont jouées à Paris, dont une à
la Comédie-Française et une autre au Théâtre de France. À partir de la décennie
1960, Ionesco multiplie les formats ; il écrit des textes de critique, rassemblés en 1962 dans Notes et contre-notes,
des contes pour enfants, des scénarios de films, des confidences (Journal en miettes, 1967 ; La Quête intermittente, 1987), un roman –
Le Solitaire en 1973 –, un opéra même
Maximilien Kolbe en 1988. En 1970, il est élu à l’Académie française. Ses talents de
peintre, révélés dans les années 1970, lui prennent même la plupart de son
temps dans les années 1980 ; il utilise notamment la peinture comme
thérapie pour lutter contre la dépression. En même temps, il écrit des essais
qui ressemblent à des monologues métaphysiques dont l’écriture intimiste
traduit une quête de soi de l’auteur. En 1989, renouant avec la figure de
l’intellectuel engagé, il écrit un réquisitoire célèbre contre le « gén
ocide culturel » perpétré
par le régime de Ceauşescu
.

 

Eugène Ionesco meurt en 1994 à Paris. Il fut considéré de son vivant comme l’un des plus
grands dramaturges du XXe siècle, après avoir dans les années 1950,
aux côtés de Samuel Beckett et de Jean Genet, fait ressusciter la tragédie en
France. Ionesco pensait que son renouvellement du langage impliquait une
nouvelle conception et vision du monde. Après l’exposition et la mise à mort
des stéréotypes de l’existence petite-bourgeoise – cf. les rituels sociaux mis
en scène dans La Cantatrice chauve :
recevoir des amis, commenter les nouvelles –, les grands mythes ancestraux,
représentés sur scène par les tragiques grecs ou Shakespeare, pouvaient se
déployer sous un nouveau mode. Dans sa première pièce, Ionesco accumulait les
lieux communs, et le mode de la prolifération,
entassement hystérique corollaire d’un vide à combler, concernera dans son
œuvre les mots-objets comme les objets eux-mêmes, figurant une course affolée vers le néant, faisant
subir une transformation à un monde qui perd sa familiarité première – « Le
trop de présence des objets exprime l’absence spirituelle. Le monde me semble
tantôt lourd, encombrant, tantôt vide de toute substance, trop léger,
évanescent, impondérable. » Au fil de ses pièces, l’angoisse croît dans le théâtre de Ionesco, sans pour autant
atteindre la noirceur de celui de Beckett ; en témoignent les scènes de
lévitation, de fuites vers le haut qui parsèment son œuvre et traduisent une
forme d’espérance. La démarche
iconoclaste
de Ionesco peut être rapprochée de celle d’Alfred Jarry
(1873-1907), des jeux avant-gardistes ou surréalistes de Tzara ou Vitrac, ou de
celle du Russe Daniil Harms (1905-1942).

 

 

« LE ROI : J’ai du mal aussi à bouger mes
bras. Est-ce que cela commence ? Non. Pourquoi suis-je né si ce n’était
pas pour toujours ? Maudits parents. Quelle drôle d’idée, quelle bonne
blague ! Je suis venu au monde il y a cinq minutes, je me suis marié il y
a trois minutes.

MARGUERITE : Cela fait deux cent quatre
vingt-trois ans.

LE ROI : Je suis monté sur le trône il y a deux
minutes et demie.

MARGUERITE : Il y a deux cent soixante-dix-sept
ans et trois mois.

LE ROI : Pas eu le temps de dire ouf ! Je
n’ai pas eu le temps de connaître la vie. »

 

Eugène Ionesco, Le
Roi se meurt
, 1962

 

« Intérieur bourgeois anglais, avec des fauteuils anglais.
Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil et ses pantoufles
anglais, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d’un feu
anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise anglaise. À
côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise, raccommode
des chaussettes anglaises. Un long moment de silence anglais. La pendule
anglaise frappe dix-sept coups anglais.

Mme SMITH : Tiens, il est
neuf heures. Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au
lard, de la salade anglaise. Les enfants ont bu de l’eau anglaise. Nous avons
bien mangé, ce soir. C’est parce que nous habitons dans les environs de Londres
et que notre nom est Smith. »

 

Eugène Ionesco, La
Cantatrice chauve
, 1950

 

« BÉRANGER : Contre tout le monde, je me
défendrai !

Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au
bout !

Je ne capitule pas moi ! »

 

Eugène Ionesco, Rhinocéros,
1959

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