Le Roman de la Rose

par

Deux textes différents sous un titre unique

Si Le Roman de la Rose se rassemble en un seul volume, il a été écritconjointement par deux auteurs qui, comme nous l’avons précisé précédemment, sesont relayés à quarante ans d’intervalle.

La différence sociale etspirituelle de ces deux hommes se ressent nettement dans le texte, et c’est cequi lui donne peut-être le plus son intérêt et sa complexité. En effet, tout d’abord,il faut s’attarder sur la profession des deux auteurs. Si Guillaume de Lorrisétait un poète du XIIIe siècle, baigné des principes de l’amourcourtois et s’attachant à la délicatesse des mots, à la beauté des métaphoresutilisées et à la douceur ambiante supposée se dégager de la scène qu’ildépeint, Jean de Meung, lui, est un clerc rompu à l’étude de l’astronomie, dela rhétorique, et son intervention dans la parade amoureuse proposée par deLorris ajoute une improbable note de verve et d’énergie dans l’atmosphèrefraîche et feutrée de la première partie du poème.

Ainsi, si les 2 000 premiersvers composés par Jean de Lorris évoquent, comme nous l’avons vu, un manifestede l’amour courtois, la plus grande partie rajoutée ensuite par Jean de Meung devientbeaucoup plus incisive, presque engagée et polémique par endroits. Le tonromantique et quelque peu candide et naïf de la première présentation del’amour courtois et de ses protagonistes laisse place à l’esprit plus acéré etcynique du clerc, qui reprend le poème alors que de Lorris l’abandonnait surune scène de désespoir de la part de l’Amant : « Et si l’ai-ge perdu, espoir, / A poi que ne m’en desespoir. » Unchangement de ton s’ensuit immédiatement, car plutôt que de s’apitoyer sur sonincapacité à conquérir sa belle, le preux Amant profère les paroles hargneusesque condamne la tradition courtoise : «Preude femme, par saint Denis ! / Il en est mains que de fenis (phénix)… / Toutes estes, serés ou fustes / De faitou de volonté putes… ». La transition vers un registre beaucoup pluscru, populaire, moins éthéré aussi, se fait donc brutalement, sans édulcorationaucune.

De plus, Jean de Meung inclut dansle poème des éléments propres au savant et au rhéteur qu’il est. Il fait appelaux grandes figures de la philosophie antique telles que Socrate, évoqued’importants éléments de l’histoire, et convoque ses connaissances en matièred’alchimie et autres sciences prônées ensuite par le clerc avisé et humaniste,tel que Rabelais le fera un bon siècle plus tard.

Enfin, le poème d’amour se changeen une véritable critique politique. En effet, Jean de Meung exprime avecverve, en quelques vers, une opinion bien tranchée sur la manière de choisirles rois de jadis : « Ung grantvilain entr’eus eslurent, / Le plus ossu de quanqu’il furent, / Le plus corsuet le greignor, / Si le firent prince et seignor. » Il adresse ainsi unesévère critique à l’égard non seulement du seigneur qui n’est élu que parl’apparente forme de pouvoir qu’il semble incarner, par sa haute stature et sonlignage, mais également envers le peuple qui laisse béatement ce même monarques’installer au pouvoir alors que tous le qualifie de « grand vilain »,passivité qui sera à nouveau dénoncée par Étienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire au XVIesiècle.

LeRoman de la Rose est donc, au-delà d’une simpleromance courtoise, une véritable mine d’informations sur l’évolution de lamanière de penser en seulement quelques décennies, mais aussi en fonction deson statut social, de sa position au sein du monde.

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