Le soleil des Scorta

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Résumé

C’est à l’heure la plus chaude d’une journée d’août 1875 que Luciano Mascalzone chemine vers Montepuccio, minuscule village de pêcheurs niché sur la côte des Pouilles. L’homme est un traîne-savate, un vaurien qui, quinze ans auparavant, s’est entiché d’une jeune fille du village, Filomena Biscotti. Ces quinze années, il les a passées en prison, à rêver au jour où il reviendrait à Montepuccio et posséderait le corps de la belle. Il sait que les hommes du village le tueront mais qu’importe : il aura eu sa vengeance sur le village qui le méprisait et sur sa vie ratée. Il frappe à la porte de la maison Biscotti, une femme d’environ quarante ans lui ouvre. Il reconnaît en elle l’objet de son obsession, entre et prend possession de la femme, qui ne résiste pas. Quand il regagne la ruelle, les villageois, qui ont quitté la fraîcheur de leurs demeures, constatent avec stupéfaction son retour : les insultes et les malédictions pleuvent. Les hommes lui barrent le passage, une pierre vole et le touche, puis une autre. Luciano va mourir lapidé, le sourire aux lèvres : il quittera en effet ce monde vengé. Surgit alors le curé, don Giorgio, qui fait cesser la pluie de pierres, mais il est trop tard : Luciano Mascalzone meurt, non sans avoir appris, avant de rendre son dernier souffle, que Filomena est morte il y a bien des années et que c’est avec sa sœur Immacolata qu’il a assouvi son désir.

Neuf mois plus tard, un enfant naît de cette union étrange ; la mère meurt quelques jours après l’accouchement. Pour les habitants de Montepuccio, il serait normal de rendre à Dieu la créature tout juste née qui n’a rien à faire en ce monde ; ils suggèrent donc à don Giorgio d’ôter la vie à l’enfant. Le digne prêtre entre dans une colère homérique, accable les villageois d’injures et confie le nourrisson à une famille du village voisin.

Le temps passe, l’enfant, nommé Rocco Scorta Mascalzone, grandit et devient un redoutable bandit – non pas un pâle voyou comme l’était son père, mais un vrai fléau qui s’abat sur la région qu’il met en coupe réglée. Brutal, sans pitié, Rocco acquiert la richesse et le respect, mêlé de terreur, de la population. Il décide de s’installer à Montepuccio, fait construire une vaste ferme, et vient trouver, accompagné d’une jeune femme muette, son protecteur don Giorgio : il veut que le prêtre les marie. Son épouse donnera trois deux fils et une fille à Rocco : Domenico, Giuseppe et Carmela. Aucun enfant du village n’est autorisé à jouer avec eux ; seul le petit Raffaele brave l’interdiction malgré les coups de ses parents.

La vie s’écoule, les villageois sont toujours terrorisés par Rocco, mais s’ils voient ses trois enfants jouer dans les ruelles, leur père ne fait que de rares apparitions. Seule la Muette paraît dans le village pour y chercher des provisions. Mais un jour le bandit, à présent quinquagénaire, se présente au marché et parle aux uns, aux autres, en se comportant en bon bourgeois. Puis le soir venu, il frappe à la porte de l’église : il va mourir et veut se confesser. Don Giorgio, un vieillard maintenant, va écouter, horrifié, le récit détaillé d’une vie de crime et de rapine ; il ne peut se résoudre à donner l’absolution au mourant. Ricanant, celui-ci impose alors un étrange marché au curé : il lèguera sa fortune à l’Église, qui pourra répartir ses richesses mal acquises comme bon lui semblera, et en échange – et même si ce faisant, il sait qu’il condamne sa famille à la misère –, il exige que chaque Scorta soit enterré comme un prince et bénéficie de fastueuses funérailles. L’offre ayant été acceptée, les siennes seront les plus belles que le village ait connues.

Avec l’argent légué, don Giorgio installe la Muette dans une petite maison et achète à Domenico, Giuseppe et Carmela, adolescents, trois billets pour traverser l’Atlantique et rejoindre New York, afin qu’ils aient une chance de construire en Amérique une vie nouvelle. Les trois jeunes gens abordent Ellis Island, antichambre d’une renaissance, mais Carmela, malade, se voit refoulée. La fratrie ne se sépare pas et rentre en Italie. Le voyage du retour, lugubre, se fait lentement parmi les refusés, la lie du Vieux Continent. Sur le bateau, les frères et sœur rencontrent un vieux Polonais du nom de Korni. Celui-ci va leur raconter New York, ville qu’il n’a pu voir lui-même mais que son frère lui a décrite dans ses lettres. Il meurt avant que le bateau ne touche les côtes anglaises et laisse aux Scorta quelques pièces d’or : elles seront les premiers sous du trésor de guerre de la fratrie.

Domenico, Giuseppe et Carmela ne diront jamais que l’Amérique n’a pas voulu d’eux. Pour Montepuccio, ils seront des « Américains ». À leur retour, dix mois après leur départ, le fidèle Raffaele leur apprend que leur mère est décédée et que le nouveau curé, don Carlo, l’a inhumée comme une pauvresse dans la fosse commune. Quand les jeunes gens vont le trouver et protestent, le prêtre les renvoie violemment. C’est donc de nuit que Domenico, Giuseppe et Raffaele, sous le regard de Carmela, creusent une tombe pour la Muette et l’enterrent hors les murs du cimetière. Don Carlo est furieux, mais le village prend fait et cause pour les Scorta.

Raffaele, devenu un Scorta par le cœur, provoque involontairement la mort de l’ecclésiastique et récupère à cette occasion une petite somme d’argent. Amoureux de Carmela, devenue en quelque sorte sa soeur, il lui cachera sa vie durant ses sentiments. Après quelque temps d’une vie misérable et laborieuse, celle-ci est arrivée au bout de ses réflexions : ayant un don inné pour le commerce, elle décide que les Scorta ouvriront le premier bureau de tabac de Montepuccio, grâce à l’argent de Korni et celui de Raffaele. Les Scorta vont travailler d’arrache-pied et parvenir à s’imposer comme des membres d’importance au sein de la communauté du village. Ils se marient, ont des enfants, et s’ils restent les Taciturnes, les enfants de la Muette, un dimanche de 1936, le clan, qui se rassemble à l’occasion d’une fête mémorable, a fière allure et peut jouir sans arrière-pensée d’une réussite qu’ils doivent uniquement à leur labeur. Les Scorta jurent que leurs enfants ne seront jamais de simples villageois ignorants, mais qu’en dignes descendants d’« Américains », ils sauront que le monde est grand et ne seront pas condamnés à ne connaître que le silence et la chaleur du soleil de ces terres. Cette fête aura marqué l’apogée des Scorta car quelques mois plus tard, le mari de Carmela, Antonio Manuzio, est tué aux côtés des fascistes pendant la guerre d’Espagne. Sa veuve élèvera seule leurs fils, Donato et Elia. Et le malheur, peu à peu, vient fissurer la vie de chacun.

En 1946 arrive don Salvatore, le nouveau curé de Montepuccio, qui doit très vite affronter sa première crise : on a volé les médailles de San Michele ! Le coupable, c’est Elia, qui a voulu faire une farce certes stupide mais qu’il pensait innocente. Or le village indigné se tourne contre lui : c’est bien là le sang des Scorta Mascalzone qui parle ! Après une sévère correction reçue de l’oncle Giuseppe, Elia est emmené par l’oncle Domenico chez des amis agriculteurs où il devra rester un an, le temps pour lui de grandir et pour le village de pardonner. À l’issue de cette période il choisit de revenir à Montepuccio plutôt que de tenter l’aventure ailleurs. Donato, lui, est initié à l’art ancestral de la contrebande par Giuseppe : l’adolescent ravi découvre alors le frisson des équipées nocturnes en mer.

Le temps passe ; Domenico, Giuseppe, Raffaele et Carmela vieillissent. Puis Domenico, suivi de Giuseppe vont dormir au cimetière. Elia tient maintenant le bureau de tabac, mais sa vie lui laisse un sentiment de vide : la réponse à une question informulée lui est donnée par une vieille femme, chamane qui lui fait danser l’antique et païenne tarentella. Il met alors le feu au bureau de tabac, qu’il réduit à néant. Il lui faut tout reconstruire en partant de zéro, et sa vie prend alors un sens : bien qu’il se nomme Manuzio, c’est un Scorta, et les Scorta ne jouissent de la vie que s’ils la gagnent à la sueur de leur front, en se brisant les reins pour nourrir leurs enfants.

Donato lui ne vit plus que pour la contrebande jusqu’au soir où, au lieu de cigarettes, il fait entrer en Italie une immigrée clandestine, Alba, dont l’image ne le quittera plus. Cette femme s’est saignée à blanc pour payer son passage, et Donato a accepté son argent : il reconnaît le sang des Mascalzone, sang maudit qui provoque en lui un rire amer. Il continue ce triste commerce en essayant de soulager quelque peu les souffrances de celles et ceux qu’il convoie, jusqu’à ce jour où il décide de prendre la mer et de ne pas revenir. Il y disparaîtra et son corps ne sera pas retrouvé.

C’est au tour de Carmela de s’effacer lentement ; son esprit peu à peu est mangé par le temps. Lors du tremblement de terre de 1980, elle est engloutie par le sol : les morts ont faim, et ses frères l’appellent. Elia est devenu un vecchietto, un petit vieux. Il connaît plus de monde au cimetière qu’au village et se prépare à partir. C’est un Scorta, il dormira sous le soleil de plomb qui a bercé les siens de sa chaleur, mais sa fille, Anna, a pris son envol : étudiante en médecine à Bologne, elle réalise enfin le rêve de la fratrie originelle et quitte la terre aride où ne poussent que les pierres. Toujours pourtant elle restera une Scorta, une mangeuse de soleil, une femme travailleuse issue d’une lignée éternelle comme les olives dorées de Montepuccio.

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